Ne travaillez jamais !

L’injonction, à laquelle l’adverbe « jamais » donne un caractère définitif, est empruntée au situationniste Guy Debord, qui, dès 1953, l’inscrit à la craie sur un mur de la rue de Seine. Elle est reprise en mai 1968 par les Enragés, qui, fidèles à l’héritage marxiste, défendent à leur tour l’abolition du travail sous la forme aliénante qu’il a prise dans la société capitaliste. À l’université où l’on débat déjà sur le rôle de l’enseignement supérieur – professionnalisation ou formation intellectuelle ? – le slogan s’enrichit de significations nouvelles : étudiants, restez jeunes, inventifs, libres ! L’ordre social ici contesté est à la fois social et générationnel : c’est celui de « la valeur travail », défendue par les bourgeois qui renvoient les révolutionnaires aux exagérations de la jeunesse. La paresse devient alors subversive, mais au même titre que les autres activités émancipées de la loi du marché, celles dont la valeur est incommensurable à la rencontre entre l’offre et la demande : la solidarité, l’art, la révolution !

Photo : Jo Schnapp. “L’Imagination au pouvoir” © Editions Allia, Paris, 2018

 

 

 

A propos Chloé Gaboriaux

Enseignante-chercheuse à Sciences Po Lyon et au laboratoire Triangle. Voir ma page personnelle sur le site du laboratoire Triangle.

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