Il est douloureux de subir les chefs, il est encore plus bête de les choisir

Ce slogan inscrit rue Saint Jacques et dans l’amphi de musique à Nanterre est construit sur une anaphore rhétorique (il est ADJECTIF de VERBE + COMPLÉMENT) en gradation (encore plus). Il présuppose d’accepter comme vraisemblable un monde ontologiquement séparé en « chefs » et « non-chefs ». Dans cette figure de répétition lexicale, le substantif chef fait office de pivot sémantique entre deux univers. Le contexte suggère en effet qu’on ne coupe pas à l’obéissance, et qu’on la subit douloureusement (le service militaire est obligatoire en 1968 dans la France du général de Gaulle). La seconde mention de chef désigne, elle, la servitude volontaire au patron ou au « chef de famille ». L’anaphore rhétorique en gradation fait de la soumission au travail salarié supposément libre un fléau encore plus insupportable que le service militaire.

Ce partage du trait sémantique de l’obéissance entre travailleurs et soldats a fait des émules jusqu’à la récente métaphore « Nous ne sommes pas de la chair à patron », apparue vraisemblablement lors de manifestations contre la loi travail devant l’Université d’été du MEDEF en 2017.

Les slogans de 68 ont une puissance d’interpellation réellement subversive. Situés à des endroits stratégiques comme le « Cours, connard, ton patron t’attend » de la station de métro Duroc, ils cherchent à dés-assujettir les allocutaires. Un jeune diplômé écossais nommé David a témoigné de l’effet perlocutoire immédiat de cette interpellation qui questionne des choix qui nous soumettent corps et âmes et font du slogan un art performatif.

Crédits : Centre iconographique genevois

A propos Loïse Bilat

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