Société civile

Actuellement en vogue dans les discours publics, l’expression société civile prend place dans un contexte où le politique – la classe politique, les partis politiques – suscite de la méfiance, comme l’ont montré les élections de 2017 en France, portant au pouvoir un président n’ayant pas fait carrière en politique, soutenu par une majorité de députés également novices. Dans ce contexte, l’identité de la société civile se comprend en creux : elle est ce que n’est pas la classe politique.

 

Mais qu’est-ce alors que la société civile ?

La question dépasse le cadre de l’actualité. Sur le plan linguistique, elle se décline selon plusieurs points de vue, qu’il convient dans un premier temps de distinguer, pour pouvoir ensuite les associer :

  1. Que veut dire l’expression société civile ? Quelle est, ou quelles sont ses significations ?
  2. À quoi correspond, dans un contexte donné, un groupe qu’on pourrait dénommer société civile ?

2’ Qui compose la société civile ? Quels sont les éléments de ce groupe ?

Pour répondre à la première question, il faut s’intéresser aux mots qui composent l’expression, et au sens global de celle-ci. Les deux autres questions renvoient au fait que, dans sa valeur la plus usuelle, société civile est un nom collectif – un « nom composé collectif » –, ce qui signifie que l’expression désigne une pluralité – ici d’humains – et qu’elle a deux niveaux de dénotation : a) celui de l’entité globale qu’est le groupe lui-même, b) celui de ses éléments.

 

Significations de société civile

Société civile a plusieurs significations, susceptibles de s’additionner et de se mêler. Elles dépendent du sens de société, de celui de civil, et du fait que le nom composé a (ou non) un sens compositionnel, c’est-à-dire résultant (ou non) directement de l’addition de celui de ses composants.

Emploi spécialisé de société civile (en droit)

Mentionnons tout d’abord un emploi spécifique du nom composé, en droit : dans l’article association du Grand Larousse (dictionnaire encyclopédique, 19siècle), une société civile et une société commerciale sont opposées sur le même terrain, comme entités ayant un statut juridique (issu du code Napoléon, 1804). Dans ce cadre, le nom société est envisagé comme se rapportant à un groupement d’intérêts, et il est à peu près synonyme de compagnie. C’est ainsi qu’on parle, dans un dictionnaire du 20e siècle cette fois (le Trésor de la langue Française), en droit rural, de société civile pour un « Groupement agricole d’exploitation en commun » et que, par exemple, gérant (de société) se trouve défini, comme « Personne chargée d’administrer une société civile, en nom collectif, […] ». Dans cet emploi, le nom composé société civile fonctionne en bloc et désigne en définitive un mode de gestion des biens et non pas un ensemble de personnes – comme dans ses autres acceptions.

Société civile : mode d’organisation des hommes et lien social

D’autres valeurs de l’expression montrent, cette fois, une alternance sémantique classique entre deux significations liées entre elles : « mode d’organisation »/« ensemble des personnes relevant de ce mode d’organisation ». Ces acceptions, à sens très général, traversent les époques : elles apparaissent dans de nombreux textes, et sont enregistrées dans plusieurs dictionnaires (à partir du début du XVIIe siècle, selon le « Robert Historique »). Ainsi trouve-t-on dans des textes du XVIIe (chez Jean-Louis Guez de Balzac en 1627, Georges de Scudéry en 1639), ou encore dans le Grand Larousse sous État, sous souveraineté ou, avec des attestations plus récentes, dans le TLF, société civile présenté en termes de mode d’organisation des humains entre eux (« Qui concerne l’ensemble des relations habituelles entre citoyens. Société civile, vie civile »). Dans ces cas, société civile équivaut à peu près à société, et civile renvoie (de manière plus ou moins appuyée selon les époques et les contextes) à ce qu’il faut de civilité pour la vie en société – que ce soit envisagé positivement ou non. Enfin,société ou société civile désigne aussi anciennement « les gens (de bonne société) », ou encore « les citoyens », le peuple (par opposition aux gouvernants).

Parallèlement, civil manifeste différentes valeurs : équivalent à poli, urbain, « civilisé » (voir le dérivé civilité) comme déjà signalé, ou délimitant une catégorie qui l’oppose à rural (comme dans l’opposition droit civil/droit rural mentionnée), à religieux et à naturel (comme chez Jean-Jacques Rousseau[1], avec l’opposition société civile, société naturelle, société religieuse – voir le Grand Larousse, sous État), à militaire, et enfin (dans le sens contemporain) à politique. Finalement, il apparait que civil dans société civile sert pour l’essentiel à manifester une distinction entre un groupe social et d’autres groupes, plus spécifiques – le monde de la religion, les militaires, la classe politique[2].

 

Les référents potentiels de société civile

L’opposition que construit civil et donc société civile confère dès lors à cette désignation une souplesse remarquable, et en fait un signe au référent d’emblée flou et général, ou au contraire plus spécifique, adapté au contexte. Ainsi, dans des emplois contemporains encore, lorsque le contexte ne présente pas de précision particulière, la société civile peut renvoyer au même référent que la société et désigner les gens quels qu’ils soient. Inversement, la société civile s’oppose, comme entité collective libre et non organisée, aux partis et parfois aux syndicats[3], à l’État, au monde militaire, au monde de la religion, et même à l’univers du roman, comme dans cet extrait de Michel Tournier[4] : « […] il y a beau temps que le roman a mis en scène des personnages d’homosexuels, et si l’homosexuel n’a pas encore droit de cité dans la société civile, dans la société romanesque c’est chose faite ». Mais la société civile peut aussi, dans une terminologie plus cadrée (celle des Nations-Unies), renvoyer, toujours par opposition à l’État, aux décideurs, à un ensemble de groupes constitués – ce qu’on nomme aussi les « corps intermédiaires » : syndicats, associations, organisations non gouvernementales[5].

Le nom composé a été, à date récente, remis en avant dans le contexte politique, mais son emploi ne va pas de soi et il est parfois mis à distance, par l’ironie ou la modalisation (« la supposée société civile ; la société civile, comme on dit »). Plusieurs raisons à cela. D’abord, dans le cadre politique où l’expression est employée, toute désignation est, de toute façon, potentiellement polémique ; qui plus est, le fait même qu’elle soit en vogue la rend digne d’intérêt… ou suspecte. Ensuite son mode de référenciation : il s’agit d’un nom collectif et, de même qu’avec association, parti, et plus encore mouvement ou nébuleuse aux contours flous, ce mode de désignation fait, en soi, barrière pour l’accès aux membres. De surcroit, on l’a vu, le nom désigne un groupe, mais en creux, par opposition à d’autres groupes. Ces deux faits additionnés expliquent que la composition de ce groupe, en termes quantitatifs et surtout qualitatifs, ne soit pas donnée avec la désignation : qui en effet est membre de la société civile ? Simplement ceux qui ne sont pas des politiques de carrière. Mais qui sont-ils ? Fondée sur la négation, la définition ouvre un champ large, qui peut être rempli par des individus divers, par une catégorie de population ou une autre. Et c’est bien ce flou qui, sur le terrain politique, rend le mot redoutable et à double tranchant : encensé par les uns comme marquant le renouveau voire la fraicheur, il peut être ressenti par d’autres comme un instrument de manipulation.

 

Michelle Lecolle

 

Ressources et dictionnaires

ATILF, CNRS ; Académie Française. Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition Version informatisée. [en ligne], consulté le 22/10/2018.

ATILF, CNRS. Frantext. [en ligne] consulté le 8/04/2016.

ATILF, CNRS. Le Trésor de la Langue Française Informatisé (TLFi).[en ligne] consulté le 8/04/2018.

Jean-Herman Guay (dir.). « Société civile » dans Perspective monde [en ligne] consulté le 12/12/2018.

Larousse Pierre (1974). Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle. Gallica [en ligne] consulté le 22/10/2018.

Rey Alain (dir.) (2000). Dictionnaire Historique de la langue française, 3 tomes. Paris, Dictionnaires le Robert.

Rey Alain et Rey-Debove Josette (dir.) (1993). Le Petit Robert, dictionnaire de la langue française. Paris, Dictionnaire le Robert.

 

 

[1] Du contrat social (1762) ; Les Rêveries du promeneur solitaire (1778) ; Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes (1755), via Frantext.

[2] Civil vs religieux, dans le TLF à concordat : « Ces deux sociétés, la société religieuse et la société civile, ont en effet les mêmes sujets ». Civil vs militaire, dans le TLF : « Loi martiale. Loi autorisant le recours à la force armée dans la société civile en vue de maintenir l’ordre ». Civil vs politique dans le Petit Robert notamment, et donné comme « moderne ».

[3] Ainsi chez Gilles Lipovetsky (1987,  L’Empire de l’éphémère : la mode et son destin dans les sociétés modernes,  p. 329), via Frantext.

[4] Le Vent Paraclet, 1977, p. 264.

[5] Voir « société civile », dans Perspective monde.