Mouvement

Le mouvement, entre courant et parti

La victoire aux présidentielles du mouvement En marche ! a conduit ce terme à être interrogé par les médias et ses forces politiques concurrentes[1], principalement pour l’opposer au terme parti qui semble tomber en disgrâce.

Ce lexème a une structuration sémantique complexe, dont nous ne retiendrons que les éléments ayant régi l’utilisation de ce terme dans le domaine politique, et fait de lui un élément de langage en vogue.

  • Au plan individuel, le mouvement, considéré dans ses manifestations est avant tout le « Déplacement (d’un corps) par rapport à un point fixe de l’espace et à un moment déterminé. » (TLFi), sens qui a conduit à son acception dans les sciences physiques. Il convient de souligner que dans le domaine des sciences, le substantif mouvement est souvent employé dans un syntagme (en avant, en arrière, circulaire, périodique), et rarement de manière absolue. Il peut être également provoqué (le mouvement d’un appareil, d’un mécanisme).
  • Au plan collectif, il peut désigner un groupe d’individus (mouvement de foule, mouvement de migration des espèces animales).

De ce sens littéral découle un sens figuré, qui, là encore s’applique à des entités individuelles ou collectives.

  • Au plan individuel, il désigne les réactions émotionnelles, intellectuelles, spirituelles (les mouvements de l’âme),
  • Au plan collectif, il désigne une réaction, un comportement de groupe (mouvement d’indignation, de solidarité), une action collective (mouvement de grève) et, de là, le courant de pensée qui marque un changement des idées dans le domaine artistique, intellectuel, littéraire, mais aussi sociétal ((Être) dans le mouvement). Ce sens s’est ainsi spécialisé dans le domaine social, dans le régime politique d’une société (mouvement de l’histoire ; mouvement du progrès), largement exploité dans les nombreuses dénominations de partis utilisant le syntagme parti du mouvement (Parti du mouvement populaire (Côte d’Ivoire), Parti du mouvement (Monarchie de Juillet), qui se positionnent ainsi en opposition aux partis conservateurs.

Le terme se spécialise dans le champ politique dans le sens de « groupement, parti, organisation qui animent des actions visant au changement politique ou social » désignant ainsi les syndicats, les organisations de résistance, d’affirmation de divers groupes sociaux (Mouvement de libération de la femme, Civil rights movement, Mouvement des indigènes de la République). En témoigne la revue scientifique Mouvements, sous-titrée « des idées et des luttes ».

Mouvement et courant : quelle échelle ?

Tout comme dans le domaine de la littérature, on peut s’interroger sur la différence entre mouvement et courant. En effet, d’une structuration sémantique relativement similaire, le terme mouvement, tout comme courant, possède les sèmes /dynamisme/ et /direction commune/. Tout comme dans le cas de mouvement, courant avec lequel il est parfois confondu[2], possède des acceptions relativement floues, ne renvoyant à aucune définition précise dans le domaine de la science politique. Le Glossaire de la vie publique ne répertorie ni l’un, ni l’autre. Comme en littérature, mouvement semble davantage impliquer l’idée de structuration, mouvement ayant en sus le sème /volonté/[3] :

ils déclarent une absence de sentiment d’appartenance à un courant politique spécifique (67 % contre 59 %) et une absence de préférence partisane (56 % contre 47%). Et lorsqu’ils déclarent l’appartenance à un courant donné, ils choisissent plus que les autres les différents courants anarchistes et libertaires (28 % contre 5 %), ou bien les courants autonomes (3,5 % contre 0,7 %), chrétien, féministe ou alternatif. (Fillieule, Blanchard, Agrikoliansky, Bandler, Passy, Sommier, 2004 : 24)

Ce fait expliquerait que le courant semble constituer l’étape préliminaire au mouvement :

Le simple « courant d’idées » ne devient un mouvement politique que lorsque les idées proposées sont reconnues à l’extérieur du cercle des professionnels. (Bourdieu, 1981 : 13)

La véritable difficulté est d’évaluer l’échelle de ces entités politiques. Certaines acceptions de courant renverraient à la dimension infra-partisane :

Un nouveau courant du PS veut une primaire pour 2017, avec ou sans Hollande (Lefigaro.fr, 09/07/2014)

Mais on en trouve des emplois relevant d’une dimension supra-partisane, emplois irrigués par l’acception de « la formation des idées dans la société » (TLFi) que l’on trouve dans des expressions comme courant de pensée, courant historique :

La transformation de la « virilité privilège » en « virilité ressource » est en grande partie due à deux éléments majeurs. Au cours des années 1960 et 1970, cette virilité politique est d’abord l’apanage traditionnel d’un certain courant politique minorisé : le populisme. (Archlin & Dorlin, 2008 : 24)

S’il n’est pas utilisé pour renvoyer à des tendances internes aux partis politiques, le terme mouvement est en revanche très souvent employé pour désigner des entités de dimension supérieures à ceux-ci  :

Le travail de ceux qui veulent assumer l’héritage du gaullisme doit aussi consister à structurer une famille politique. C’est à dessein que je n’emploie pas le mot de parti, qui ne convient absolument pas d’ailleurs. Il doit y avoir un mouvement gaulliste, une famille gaulliste, un parti, non c’est impossible ! (Michelet, 1971 : 156)[4]

Mouvement et parti : quelle relation ?

Contrairement à mouvement, parti fait l’objet de définitions précises :

Un parti politique est une association organisée qui rassemble des citoyens unis par une philosophie ou une idéologie commune, dont elle recherche la réalisation, avec comme objectif la conquête et l’exercice du pouvoir. C’est donc une organisation au service d’une idée. (Vie-publique.fr)

Globalement, la doxa tend à discriminer le mouvement du parti politique par le fait que le mouvement vise une action ne passant pas systématiquement par une représentation parlementaire, s’appuyant en ceci sur le sens de « mouvement social ». Cependant, J. M. Denquin note en effet dans son Vocabulaire politique :

MOUVEMENT : Euphémisme pour un parti, auquel ont recours les organisations politiques qui récusent ce terme pour des raisons de principe (mouvements gaullistes) ou, plus généralement, en raison de l’image souvent négative qui est la sienne. Il va de soi qu’il serait fort difficile trouver des différences de fait correspondant à cette différence de terminologie. (Denquin, 1997 : 98)

L’utilisation du terme en lieu et place de celui de parti renverrait davantage à un positionnement politique qu’à une réalité matérielle, jouant en ceci sur les sèmes /dynamisme/ (présent dans Mouvement des progressistes) et /direction commune/ (Union pour un mouvement populaire), qui en font une puissante ressource argumentative. C’est pour cette raison technique que le terme est utilisé par les forces politiques de droite comme de gauche, employé dans les professions de foi ou dans les dénominations,  si l’on songe, par-delà des forces politiques citées, au Modem (Mouvement démocrate), Mouvement républicain et citoyen, Mouvement écologiste indépendant, Mouvement pour la France, Mouvement national républicain.

En raison de ses acceptions collectives, Mouvement est utilisé dans une logique de dépassement des clivages partisans[5] très présente dans les représentations régionalistes (Mouvement Bretagne et progrès, Mouvement indépendantiste martiniquais, Mouvement région Savoie…).

Sur la question de la représentation politique, je pense par exemple qu’il faut relancer une discussion stratégique sur la forme parti, sans raccourcis ou démagogie « postmoderniste ». Aujourd’hui on a besoin d’une forme renouvelée de représentation politique qui emprunterait à la forme « parti » la constance sur les questions de programme et de stratégie, mais qui éviterait l’écueil de l’extériorité et de la substitution inhérent à beaucoup d’organisations.(O. Besancenot, 21 décembre 2015)

Mais globalement, il semblerait que le mouvement soit le parti dans ses phases premières[6], comme l’illustre l’évolution du Mouvement des indigènes de la République en Parti des indigènes de la République, du Mouvement pour un parti des travailleurs en Parti des travailleurs, ou du Mouvement pour l’émancipation du peuple en Parti pour l’émancipation du peuple :

je reste persuadé que le mouvement social couve dans ses flancs une nouvelle représentation politique. Mon angoisse serait que nous soyons en dehors du mouvement réel. A nous d’y être, sans reproduire les rapports hiérarchiques entre parti et mouvement social. (O. Besancenot, 21 décembre 2015)

En raison du faisceau de sème renvoyant à une action collective qui partirait de la base, le mouvement tendrait à ce que l’on appelle un parti d’électeurs :

les partis d’électeurs, notion apparue dans les années 1960, sont caractérisés par la recherche du rassemblement du plus grand nombre et s’attachent à la promotion d’objectifs consensuels. (Vie-publique.fr)

En conclusion, nous pourrions dire qu’un mouvement est un intermédiaire chronologique et d’échelle entre un courant et un parti, à la fois plus et moins. Plus structuré qu’un courant, il semble l’être moins qu’un parti, ce qui lui confère des qualités démocratiques jugées supérieures, faisant de lui une émanation de la société civile. Tout comme le courant, il se situe à la fois en deçà et au-delà du parti en termes d’échelle. Qu’elles s’autocatégorisent ou se dénomment mouvement, les forces politiques utilisent les ambiguïtés du terme pour afficher leur volonté de dépassement des clivages partisans.

Valérie Bonnet

Bibliographie

Achin Catherine, Dorlin Elsa, 2008, « Nicolas Sarkozy ou la masculinité mascarade du Président », Raisons politiques, n° 31, p. 19-45.

Berstein, Serge, 2000, « Introduction générale », Les familles politiques en Europe occidentale au xxe siècle, De Boccard, EFR, n°267, 2000).

Birch, Jonah, Besancenot, Olivier, 2015, «Parti et mouvement. Entretien avec Olivier Besancenot », Contretemps. Revue de critique communiste. 

Bourdieu Pierre, 1981, « La représentation politique [Éléments pour une théorie du champ politique] », Actes de la recherche en sciences sociales, pp. 3-24.

Denquin, Jean-Marie, 1997, Vocabulaire politique, Paris, Presses universitaires de France.

Michelet, Edmond, 1971, La querelle de la fidélité. Peut-on être gaulliste aujourd’hui ?, Paris, Fayard.

Fillieule Olivier, Blanchard Philippe, Agrikoliansky Eric, Bandler Marko, Passy Florence, Sommier Isabelle, 2004, « L’altermondialisation en réseaux. Trajectoires militantes, multipositionnalité et formes de l’engagement : les participants du contre-sommet du G8 d’Evian », Politix, n°68, Quatrième trimestre 2004. pp. 13-48.

Pozzi, Jérôme, 2011, Les Mouvements gaullistes, Rennes, P.U.R.

Le Trésor de la Langue Française informatisé (TLFi), Atilf-CNRS.

[1] Voir par exemple : Le Nouvel Obs, 8 avril 2016 ; Contretemps, 21 décembre 2015 ; La Croix, 6 avril 2017.

[2] « François Mitterrand fonde la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) en septembre 1965. La crise au sein de la SFIO culmine en 1969 avec la fondation du Nouveau Parti Socialiste. Au congrès suivant en juin 1971 à Épinay-sur-Seine, Mitterrand est porté par un puissant courant de rénovation à la tête d’un mouvement politique dont il n’était pas adhérent la veille. » (Archlin & Dorlin, 2008 : n. 39)

[3] Et le sème /direction orientée/, que l’on retrouve dans la dénomination du mouvement dès demain.

[4] S. Berstein définit les familles politiques comme suit :

« l’ensemble des individus ou des groupes qui partagent une même culture politique, c’est-à-dire une vision commune de l’histoire, de la société, des institutions et de leur évolution souhaitable, structurée autour d’un idéal philosophique, religieux ou idéologique qui lui sert de ciment et lui confère sa cohérence globale. » (Berstein, 2000 : 1).

[5] Ce qui explique la prééminence actuelle sur le terme parti, qui inclut clairement les sèmes /partition/, /clivage/.

[6] Il est intéressant de constater que les médias s’interrogent sur la catégorisation de La république en marche ! en mouvement ou parti à partir de la montée des intentions de vote durant la campagne présidentielle. Depuis, malgré l’autocatégorisation déclarée en mouvement, la république en marche est le plus souvent désignée comme étant un parti, tout comme le Modem.