Valeurs

Un terme controversé

Depuis une vingtaine d’années, le mot et la notion de « valeurs » ont acquis, en France, une place remarquable tant dans les discours publics que dans les conversations privées. Se référer à des « valeurs » semble constituer pour beaucoup un moyen commode de se situer (et d’identifier les autres), en tant qu’individu et en tant que membre de divers collectifs (nation, culture, parti, religion, etc.). Il y a là une ressource discursive dont se sont emparés les politiques, mais aussi les juristes, les sociologues, les psychologues, les pédagogues, les praticiens de l’action sociale et du soin, des journalistes, bref, tous ceux qui sont amenés à justifier publiquement leurs décisions et leurs prises de position ou à rendre compte des comportements et des opinions de leurs contemporains.

C’est donc assez naturellement que durant les semaines qui ont suivi les attentats de novembre 2015 à Paris, les médias se firent l’écho d’innombrables appels à défendre les « valeurs » de la démocratie et de la République. Il en a résulté une amorce de polémique sur le statut des valeurs dans le débat public. Idéaux substantiels pour les uns (Claudine Tiercelin et Pascal Engel, Le Monde, 21 novembre 2015), mots vides, mots creux pour les autres (Michaël Foessel, Libération, 14 janvier 2016), les valeurs censées aider à justifier un projet sont perçues par d’autres comme un signe de dépolitisation et d’abaissement du débat public.

La notion de « valeurs » appelle donc une mise au point concernant son lien avec la notion de jugement de valeur et la manière dont celui-ci se manifeste en discours. Un bon moyen de comprendre les raisons de son emploi actuel est de remonter à la campagne des présidentielles de 2007 où elle joua un rôle majeur.

1. Une notion relativement récente
2. Valeurs : langue et discours
3. Les valeurs dans les discours des candidats aux élections présidentielles depuis 2007 : quelques remarques

  1. Une notion relativement récente

Le mot valeur est un terme hautement polysémique qui intervient dans de nombreux champs disciplinaires (économie, éthique, morale, esthétique, linguistique, sémiotique)[1]. Il établit une relation entre éléments dans un espace de variation, de substitution, d’échange, structuré selon une échelle, une hiérarchie ou un système de places.

Contrairement à une idée reçue, le mot valeur dans son sens abstrait et nombrable (une valeur, des valeurs) est d’un usage relativement récent. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, en même temps qu’apparaissait la notion de jugement de valeur, il a permis de désigner un contenu substantiel justifiant une appréciation positive. Selon le Petit Robert (2013) une valeur se définit comme « ce qui est vrai, beau, bien, selon un jugement personnel plus ou moins en accord avec celui de la société de l’époque ».

Le jugement de valeur, qu’il soit distingué du jugement de réalité, d’existence ou de fait[2], manifeste l’activité évaluative d’un sujet individuel ou collectif face à un objet, une pratique, un comportement, une opinion. Par opposition à l’évaluation quantifiée, le jugement de valeur renvoie à un critère qualitatif ou à un modèle admis dans une collectivité, que ce soit pour y adhérer ou pour le contredire.

L’usage du mot valeurs au pluriel est introduit par Taine à l’occasion de ses cours à l’École des Beaux-Arts sur L’Idéal dans l’art (1867) où il distinguait valeurs littéraires, valeurs morales, valeurs physiques, valeurs plastiques. Sa diffusion en France au tournant du XIXe et du XXe siècles a bénéficié des travaux de sociologie d’Émile Durkheim et de Célestin Bouglé[3], mais aussi de l’influence de certains penseurs comme Georges Sorel qui, dans Réflexions sur la violence (1908), s’inspire de la pensée de Nietzsche.

Car c’est à l’auteur de la Généalogie de la morale que l’on doit la fortune d’un terme destiné à servir une charge sans précédent contre la morale judéo-chrétienne[4]. Claude Lefort estime pour sa part que le recours à la notion de « valeur » traduit le passage à une modernité désenchantée qui contraint à assumer ses propres jugements, sans recours à un garant absolu :

Le concept de valeur, pris dans son acception philosophique, relève d’un mode de pensée moderne. On en chercherait en vain la trace dans la philosophie avant le siècle dernier. Elle implique la référence à un sujet qui, en l’absence d’un garant extrinsèque, tire de lui-même le principe de la discrimination entre le désirable et l’indésirable, le bon et le mauvais, le juste et l’injuste, le beau et le laid […] C’est bien plutôt du côté de Nietzsche qu’il faudrait se tourner pour éclairer la disposition nouvelle à penser en termes de valeur, car son œuvre implique une destruction systématique de tout étalon […] le mot valeur est l’indice d’une impossibilité à s’en remettre désormais à un garant reconnu de tous : la nature, la raison, Dieu, l’Histoire. Il est l’indice d’une situation dans laquelle toutes les figures de la transcendance sont brouillées.[5]

Les valeurs peuvent donc être considérées comme des garants précaires du jugement dans un monde privé de la certitude de l’absolu, ce qui n’empêche pas certains de croire en l’absolu des valeurs, d’exiger le retour aux « vraies valeurs », d’affirmer l’objectivité des valeurs. En confondant la légitimité et la permanence de certaines valeurs avec leur « vérité », on croit pouvoir échapper au vertige de la responsabilité et du choix.

Explicitement revendiquées, ou restant implicites tant que l’accord se maintient, les valeurs sont ce au nom de quoi on s’estime autorisé à porter des jugements d’approbation ou de blâme, à justifier une préférence, à prendre position, à agir. Elles servent de médiation entre les participants d’une interaction, qu’il s’agisse de construire un consensus ou de provoquer un clivage, de justifier une adhésion ou une résistance, de motiver des droits ou des sanctions. Les épisodes de désaccord portant sur le souhaitable ou le préférable ont souvent leur origine dans la mise au jour de divergences profondes, restées informulées, concernant des valeurs, autrement dit ce qui est considéré comme le plus important, ce qui compte vraiment, ce à quoi les sujets (individuels ou collectifs) sont le plus attachés.

La mobilisation des valeurs suscite une intense activité argumentative, qu’il s’agisse de les expliciter, d’en reformuler le contenu en fonction du contexte, de justifier ou de contester le bien-fondé de leur prise en charge, etc.

En attribuant un rôle majeur aux valeurs dans leur Traité de l’argumentation, paru en 1958, Chaïm Perelman et Lucie Olbrechts-Tyteca ont engagé leur « Nouvelle rhétorique » (sous-titre de l’ouvrage) dans la voie d’une prise en compte exigeante de la pluralité des systèmes de valeurs. Réexaminant en termes de valeurs et de valorisation (ou de dévalorisation) les outils normatifs mobilisés de longue date dans les argumentations (biens, vertus, maximes, références à des hiérarchies admises, topoi aristotéliciens), ils ont ouvert la voie d’une exploration méthodique des opérations axiologiques[6]. Ce faisant, ils prenaient nettement position contre les fausses certitudes et les pseudo-évidences qu’une conception dogmatique et non historiquement située des valeurs peut engendrer.

  1. Valeurs : langue et discours

Les mots-valeurs

La manifestation discursive des valeurs est extrêmement variée. Elle trouve son expression la plus explicite dans les mots-valeurs (mots abstraits, tels que vérité, tolérance, liberté, paix, etc. ; adjectifs substantivés tels que le bien, le beau, le vrai, etc.) qui condensent des options majeures du jugement. Beaucoup bénéficient d’une fortune multimillénaire qui, selon les cas, les met au dessus de tout soupçon ou les rend suspects, cependant que d’autres sont apparus plus récemment : altruisme, solidarité, convivialité, etc. C’est en invoquant de tels termes (au nom de la liberté) que l’on justifie une décision, une mesure, un choix. Les mots-valeurs peuvent aussi être convoqués, préconisés, argumentés. Leur contenu sémantique peut être pris en charge par des adjectifs (libre), des adverbes (librement), des verbes (libérer). Si l’on se situe du point de vue du destinataire, il est possible, moyennant quelques procédures de contrôle a posteriori (x est-il considéré comme une valeur ? peut-on dire « la valeur de x » ?), de procéder à l’extraction de la valeur mobilisée en appliquant la question « au nom de quoi ? » au parti pris défendu. L’acceptabilité des « valeurs » dépend du contexte culturel, certaines d’entre elles étant susceptibles de faire consensus et d’être estimées prioritaires à un moment donné.

À ce que l’on considère habituellement comme des « valeurs universelles », le Vrai, le Bien, le Beau (des adjectifs substantivés), on peut préférer la dénomination plus modeste d’« instances communes du jugement de valeur » qui permet de regrouper les critères du jugement que retenait la triade platonicienne (vrai, véridique vs trompeur, bien vs mal, beau vs laid) avec ceux qu’elle écartait : agréable (vs désagréable), utile (vs nuisible). Ces axes sémantiques de la valorisation, qui relèvent tous de l’opposition bon/ mauvais, structurent en profondeur les jugements de valeur[7].

Les valeurs peuvent, par ailleurs, être classées en fonction de leur plus ou moins grande généralité et de leur prétention à l’universalité ou à la particularité (valeurs à contenu général, valeurs à contenu particulier, valeurs à visée universaliste, valeurs à visée particulariste). Elles réfèrent, selon les cas, à des compétences (morales, éthiques, esthétiques, intellectuelles, pratiques, professionnelles), à des groupes (militants, politiques, syndicaux, mutualistes, sportifs, de loisirs), à des appartenances (régionales, nationales, de classe, d’ethnie, de genre), à des visions du temps (progressisme, conservatisme, pensée réactionnaire, pensée cyclique), à des ensembles d’aspirations spécifiques systématisées ou non dans des doctrines religieuses, philosophiques ou politiques. Elles constituent des classes de jugement dont la combinaison est virtuellement infinie (françaises, universelles, de la France, de l’Europe, du christianisme, de l’Islam, classiques, romantiques, du syndicalisme, de la gauche, de la droite, de l’aristocratie, des classes populaires, etc.).

Certains sociologues cherchent à les objectiver par des enquêtes d’opinion et des études quantitatives ou qualitatives permettant de déterminer des groupes partageant les mêmes styles de vie ou les mêmes formes de consommation. Mais ces études, qui alimentent les instituts de prospective, les agences de marketing, les publicitaires[8] et les équipes de communication des politiques, prêtent le flanc à des critiques méthodologiques qui font obstacle à leur pleine reconnaissance dans le monde académique.

Nathalie Heinich (2017), dans un ouvrage de synthèse qui promeut une étude « descriptive, compréhensive et résolument neutre » des valeurs en sociologie, propose un « Essai de grammaire axiologique » tout à fait original. Elle critique l’insuffisance méthodologique des travaux sur les valeurs des Français ou des Européens inspirés par la sociologie statistique américaine. Elle leur reproche de mettre sur le même plan les valeurs revendiquées de manière plus ou moins explicite par les acteurs et celles qui sont induites par l’analyste à partir de leurs comportements et de leurs opinions[9].

Valorisation et dévalorisation

L’expression banale des jugements de valeur a été explorée dès 1980 sur le plan linguistique par Catherine Kerbrat-Orecchioni à travers l’analyse lexicale des axiologiques[10].

Les axiologiques, c’est à dire les termes qui relèvent de l’opposition bon/ mauvais constituent, une sous-classe des termes « évaluatifs » (qui peuvent aussi concerner une mesure quantitative, une intensité, une qualité sans jugement de valeur). Ils peuvent être regroupés en deux catégories : les axiologiques intrinsèques qui comportent un trait axiologique constant et les axiologiques occasionnels.

Dans le premier cas, le trait axiologique est inscrit dans la langue (dans le signifiant ou dans le signifié) : mots qui comportent un suffixe en –ard (chauffard, ringard, fuyard), ou en –asse (bêtasse, pétasse) généralement péjoratifs ; mots qui entrent dans un couple asymétrique comme compromis (vs compromission) ou indulgent (vs laxiste) ; mots qui renvoient à un référent dévalorisé en fonction de représentations partagées comme viol, crime.

Mais des termes qui ont un contenu descriptif « neutre » peuvent se trouver affectés, dans un contexte particulier, d’une valence positive ou négative. C’est le cas, par exemple, des mots commercial, grève, guerre dont on imagine facilement les emplois polémiques contradictoires, mais aussi de termes non axiologiques qui peuvent devenir des axiologiques occasionnels comme famille, métier, grand, petit. La signification axiologique des termes en discours ne peut être identifiée qu’en tenant compte de qui parle, à qui, dans quelle situation. On est là devant l’une des causes majeures des désaccords. La valence axiologique des mots que l’on mobilise n’étant que très rarement stabilisée, les échanges et les disputes vont très fréquemment résulter des différentes interprétations dont ils font l’objet (comme pour radical, traité dans ce lexique).

C’est ainsi que dans les débats d’entre-deux-tours des élections présidentielles, Kerbrat-Orecchioni observe que les valeurs partagées (liberté, justice, solidarité, laïcité, sécurité, progrès, courage, impartialité, responsabilité, honnêteté) ou ce qu’elle nomme les « candidats à l’évaluation négative » (mensonge, comportements démagogiques, sectaires, laxistes) donnent lieu à des variations d’intensité, mais aussi à des manifestations de désaccord partiel ou total quant à la signification des termes employés ou à la pertinence de leur emploi. Les axiologiques occasionnels, qui naissent de l’orientation argumentative donnée à certains termes tenus pour descriptifs, servent à valoriser ses propres positions ou à disqualifier celles de l’adversaire selon un mécanisme tendanciellement coextensif à l’ensemble des paramètres intervenant dans les interactions.

Il est donc difficile d’échapper aux valeurs, dès lors que l’on prend conscience du lien qui existe entre le jeu des évaluations ordinaires et la façon dont elles apparaissent, dans des situations de crise ou de dilemme, sous la forme de  « mots à majuscule ». Dans les situations de tension, c’est bien en référence à telle ou telle valeur qui nous tient à cœur que l’on finit par prendre parti, de manière explicite ou non. Si l’on prétend « ne pas juger », c’est généralement « au nom de » la tolérance, du respect dû à chacun, d’un souci d’objectivité ou d’impartialité.

  1. Les valeurs dans les discours des candidats aux élections présidentielles en France depuis 2007. Quelques remarques.

Longtemps les dirigeants qui recherchaient en priorité le consensus se sont efforcés d’effacer ce que peuvent avoir de clivant des termes qui font surgir des tensions et des polémiques. L’analyse logométrique menée par Damon Mayaffre sur le discours présidentiel sous la Ve République et spécialement sur celui de Jacques Chirac montre un souci constant d’éviter des mots idéologiquement chargés :

Au delà d’une incantation générale à la « France », à « l’Europe » et au « monde », au-delà de termes généraux particulièrement banals comme « grand », « problème », « situation », « question » ou « chose » […] le discours de nos présidents ne comporte que très peu de termes politiquement saillants ou sémantiquement forts. Seul de Gaulle peut-être, fait exception en utilisant « peuple », « État » ou « République ».

Les noms « justice », « droit », « liberté », égalité », par exemple n’apparaissent pas dans la liste des mots-pleins les plus utilisés par les présidents.[11]

Le diagnostic est catégorique. Destinés à « ne choquer personne », ces discours délibérément « vides et plats » (ibid. p. 33), y compris lorsqu’ils s’adressent aux Français, et non pas à des dirigeants étrangers, entretiennent une vacuité politique et idéologique délibérée : « Le discours présidentiel bannit ainsi les idéologies, les idéaux, voire les idées. » (ibid. p. 30). Tout au plus peut-on rencontrer quelques passages de lyrisme patriotique destinés à flatter l’auditoire. La période de cohabitation Mitterrand-Chirac, voit se développer parallèlement une montée considérable de l’usage des pronoms, des verbes modaux (pouvoir, devoir, vouloir, falloir) et des verbes de parole (dire, répéter, affirmer), l’attention étant attirée sur le dire plutôt que sur le dit.

C’est indiscutablement Nicolas Sarkozy qui eut, avec le secours de sa « plume », Henri Guaino, l’initiative de l’introduction des valeurs comme thème de campagne lors des élections présidentielles de 2007. Mayaffre, armé des outils de la logométrie, peut confirmer l’hypothèse d’une rupture discursive en la situant dans son environnement intertextuel[12]:

Le discours de Sarkozy n’est pas seulement un discours gestionnaire, un discours technique, un discours comptable ; il se présente comme un discours sur les valeurs – valeurs polémiques si possible susceptibles de marquer le clivage gauche-droite. En ce sens, c’est un discours idéologique, le plus souvent dissensuel, qui rompt avec la prose vide et consensuelle d’un Jacques Chirac par exemple. (ibid., p. 53)

Pour marquer la différence d’une politique conquérante, Sarkozy, qui n’hésite pas à reconstruire le passé en cultivant la fiction d’une politique animée par une rhétorique morale (dont on ne peut trouver la trace que sous le régime de Vichy), lance une campagne résolument clivante qui culmine au meeting de Bercy (29 avril) en une charge systématique contre Mai 68 accusé d’être responsable d’une crise morale sans précédent :

Nous conjurerons le pire en remettant de la morale dans la politique. Oui j’ose le mot. De la morale dans la politique. Le mot morale ne me fait pas peur. La morale, après 1968, on ne pouvait plus en parler. La morale, c’était donc un mot qui avait disparu du vocabulaire politique. Et bien pour la première fois depuis des décennies, la morale a été au cœur d’une campagne présidentielle. Mai 1968 nous avait imposé le relativisme intellectuel et moral. Les héritiers de mai 68 avaient imposé l’idée que tout se valait.

La clé de la réussite doit venir de la réhabilitation des valeurs menacées : il s’agit de rétablir la supériorité du savoir, de l’honnêteté, de la beauté, de défendre les valeurs françaises menacées : «  […] je veux remettre à l’endroit la hiérarchie des valeurs qui nous a conduits à confondre la liberté et la permissivité, l’égalité et l’égalitarisme, la fraternité et l’assistanat » (Réunion des nouveaux adhérents à l’UMP, 30 septembre 2006). Tout en mettant partout l’accent sur un nombre réduit de valeurs (travail, autorité, morale, respect, mérite), il s’efforce de s’ajuster aux auditoires de ses très nombreux meetings : il célèbre tour à tour le travail dans les villes de tradition ouvrière (Saint Quentin et Saint-Etienne), les valeurs du monde agricole devant les agriculteurs, la réussite devant l’Union des Métiers et des industriels de l’hôtellerie, l’humanisme et la tolérance devant les militants du centre-droit à Poitiers et à Dijon, les valeurs du sport devant les sportifs, les « valeurs des femmes » lors de la rencontre « Femmes et égalité des chances », les valeurs esthétiques, intellectuelles, morales devant les professionnels de la culture, créant systématiquement un lien de connivence par la déclinaison de formules du type : « ces valeurs qui sont les vôtres … je les partage ».

Nicolas Sarkozy avait trouvé là, non seulement un thème de campagne, mais une ressource discursive qui lui permettait de renouveler une rhétorique politique exsangue. Il est incontestable, en tout cas, que cette initiative a immédiatement rencontré un écho chez ses adversaires, notamment chez Ségolène Royal et François Bayrou, qui ont emboîté le pas de celui qui allait remporter la présidentielle. Si l’objectif de réhabilitation du discours politique s’est effectué chez Nicolas Sarkozy par le recours à « des concepts forts ou des valeurs idéologiques polarisantes » (Mayaffre, ibid., p. 204), cela eut pour effet de contraindre ses concurrents à entrer dans un travail d’élaboration de leurs propres justifications et de définition de leurs propres « valeurs ».

Car le bénéfice rhétorique de cette transformation du discours politique a été rapidement reconnu. Chargées de pathos, les valeurs construisent l’ethos du candidat qui les affirme, les invoque, les revendique. Présentées comme un patrimoine, elles suscitent le respect ; elles semblent dotées d’une existence vitale : on doit les défendre, ne pas les trahir ; on peut même les faire «revivre ». Elles communiquent une force à qui les assume et les incarne. Enfin, et c’est sans doute l’essentiel, les valeurs se proposent comme facteur d’identification. Identité collective : on a « les mêmes valeurs », on les « partage » ; mais aussi identité individuelle : on se distingue grâce à elles par une marque personnelle relevant du caractère : « moi, ce ne sont pas mes valeurs ». Ces objets d’accord procurent une médiation métonymique où peut se rejouer la dramatisation de la loyauté et de l’honneur. Ainsi, alors que le discours présidentiel avait été peu à peu miné par l’abstraction institutionnelle ou technocratique, puis par les jeux de l’énonciation performative, les candidats n’hésitent plus à mobiliser à leur bénéfice des mots habités, inscrits dans la mémoire collective.

Cela ne va pas – c’est le revers de la médaille – sans susciter l’ironie ou l’accusation de manier une nouvelle langue de bois. L’explicitation des valeurs expose en outre les politiques à voir leur action évaluée à l’aune de ce qu’elles promettent et se révèle difficile à assumer sur le long terme. C’est ce qui explique sans doute que Nicolas Sarkozy, conseillé par un Patrick Buisson adepte des sondages, fut amené en 2012 à faire un tout autre pari rhétorique. Il restreignit l’appel explicite aux valeurs et prit le parti de procéder au matraquage du mot frontières et des termes associés dans le but de rallier la frange la plus droitière de son électorat. Prétendre incarner des valeurs morales, appeler à l’honnêteté, à la probité, conduit les électeurs à confronter les paroles et les actes, ce qu’illustrent de manière exemplaire les déboires de François Fillon dans sa campagne de 2017.

On comprend que le réalisme politique invite à une certaine sobriété en matière de valeurs. C’est donc de préférence lors d’événements exceptionnels créant une forte émotion populaire que le recours à la rhétorique des valeurs se trouve le plus appropriée : ce fut précisément le cas lors des attentats terroristes de janvier 2015, de novembre 2015 et janvier 2016. Mais un bon indice des effets à long terme de la prise en considération des valeurs dans la vie politique est perceptible dans le fait que la participation aux primaires de l’élection présidentielle organisées pour la première fois en 2011 s’est trouvée conditionnée à une adhésion aux « valeurs de la gauche » en 2011, aux « valeurs de la droite et du centre » en novembre 2016 et que, pour voter aux primaires citoyennes de janvier 2017, il fallait signer une « Charte des valeurs de la Gauche et des Écologistes » indiquant : « Je me reconnais dans les valeurs de la Gauche et de la République, dans le projet d’une société de liberté, d’égalité, de fraternité, de laïcité, de justice et de progrès solidaire ».

Cette tendance de fond peut être éclairée par ces propos de Pierre Rosanvallon dans un dialogue avec Henri Guaino (France culture, 29 janvier 2009) où, pour traiter d’un important problème constitutionnel (celui des pouvoirs de la majorité), il situait les valeurs à une place décisive dans le dispositif démocratique :

Il y a bien sûr le peuple électeur. Il est fondamental, parce que le peuple électeur, il se compte dans les urnes, il est arithmétique et c’est très facile de savoir qui l’emporte. Mais il y a aussi le peuple social. Il y a aussi le peuple de l’opinion mouvante. Il y a aussi le peuple des principes, celui des valeurs, et donc un républicain conséquent, n’est pas simplement celui qui part du peuple électeur, mais celui qui valorise, en quelque sorte, les différentes figures du peuple, le peuple opinion, le peuple société, le peuple dans ses expressions de la société civile et le peuple des principes, c’est-à-dire celui des valeurs communes. (Nous soulignons)

Encore faut-il ajouter que, malgré les appels aux valeurs consensuelles qui menacent de conduire à la même vacuité que celle qui minait le discours politique avant 2007, il n’existe pas un corps unifié de valeurs dans une société française particulièrement fragmentée. On doit s’attendre à ce que les conflits entre projets politiques, sociaux et environnementaux se traduisent en conflits de valeurs, si du moins ce vocabulaire résiste aux critiques qui lui sont adressées.

Dans quel idiome se formuleront demain les rassemblements et les conflits qui s’annoncent ? Quels termes seront le plus mobilisés comme garants des objectifs défendus devant les militants et les électeurs par les personnalités, les partis et les mouvements politiques : le mot valeurs ? Le mot normes, dont le philosophe Yves Michaud, comme Michael Foessel, estimait qu’il était plus approprié à notre modernité politique ? Ou les mots principes, idéaux, idées, intérêts[13], tous termes qui coexistent avec le mot valeurs et lui disputent la préséance ?

Ce qui est en cause dans ces choix lexicaux, c’est la manière dont les politiques cherchent à capter les aspirations, les attentes profondes de celles et ceux dont ils sollicitent les suffrages.

Jean-Claude Guerrini

[1] Amir Biglari (dir.), Valeurs. Aux fondements de la sémiotique, Paris : L’Harmattan, 2015.

[2] Ces différents jugements se prononcent sur ce qui est (comme réalité, comme existence, comme fait), non sur ce qui vaut, ce qui vaut mieux ou ce qu’il faut. Cf. Émile Durkheim, « Jugements de valeur et jugements de réalité » : « Quand nous disons que les corps sont pesants, que le volume des gaz varie en raison inverse de la pression qu’ils subissent, nous formulons des jugements qui se bornent à exprimer des faits donnés. Ils énoncent ce qui est, et pour cette raison, on les appelle jugements d’existence ou de réalité.

D’autres jugements ont pour objet de dire non ce que sont les choses, mais ce qu’elles valent par rapport à un sujet conscient, le prix que ce dernier y attache : on leur donne le nom de jugements de valeur. On étend même parfois cette dénomination à tout jugement qui énonce une estimation, quelle qu’elle puisse être. » http://classiques.uqac.ca/classiques/Durkheim_emile/Socio_et_philo/ch_4_jugements/jugements.html

[3] Célestin Bouglé, Leçons de sociologie sur l’évolution des valeurs, Paris : Armand Colin, 1922.

[4] Nietzsche définissait la tâche du philosophe de l’avenir comme consistant à « résoudre le problème de l’évaluation, à déterminer la hiérarchie des valeurs ». Généalogie de la morale, Mercure de France. Traduction de Henri Albert, 1900 [Zur Genealogie der Moral : eine Streitschrift. – Leipzig : Naumann, 1887.]

[5] Claude Lefort, Écrire À l’épreuve du politique, Paris : Calmann-Lévy, 1992, p. 227- 230. C’est la notion de valeur qui constitue une nouveauté, non le recours à des critères de jugements tels ceux répertoriés par Aristote dans la Rhétorique (présentation et traduction par Pierre Chiron, Paris : Garnier-Flammarion, 2007) et les Topiques (Tome I, Livre I-IV, texte établi et traduit par Jacques Brunschwicg, Paris : Les Belles Lettres, 1967).

[6] Axios signifie en grec, ce qui vaut, ce qui pèse. Le mot axiologie apparaît en France en 1901 sous la plume du philosophe Paul Lapie. L’adjectif axiologique (qui concerne les valeurs, qui comporte un trait sémantique bon/ mauvais), souvent employé par les linguistes et les sémioticiens, fournit l’adjectif relationnel de même radical qui manque au mot valeur.

[7] Dans la Généalogie de la morale, Nietzsche présente la distinction entre l’opposition bon/ mauvais et l’opposition bon/ méchant comme la source du différend entre la morale des forts, fondée sur l’affirmation, et la morale des faibles, fondée sur le ressentiment. En effectuant une homologation entre le couple bon/ mauvais, situé en amont de tous les jugements de valeur et le couple dérivé fort/ faible, il ouvre la voie à une controverse axiologique majeure.

[8] Une parodie de la « distinction par les valeurs » a fait la fortune d’une fabrique de rillettes. L’épisode de l’huissier de la campagne Bordeaux-Chesnel est si connu (« Normal, cher monsieur, nous n’avons pas les mêmes valeurs ! ») qu’il suffit souvent à discréditer toute référence sérieuse aux valeurs.

[9] Des valeurs. Une approche sociologique, Paris : Gallimard, 2017. La sociologue cite (p. 181) J. Stoetzel, Les Valeurs du temps présent, Paris : PUF, 1983 ; P. Bréchon, Les valeurs des Français. Évolutions de 1980 à 2000, Paris : Armand Colin, 2000 ; O. Galland et B. Roudet, Les jeunes Européens et leurs valeurs. Europe occidentale, Europe centrale et orientale, Paris : La Découverte, 2005. Signalons l’interview de Nathalie Heinich par Sylvain Bourmeau à propos de son ouvrage : France Culture, La suite dans les idées, 25 février 2017.

[10] L’Énonciation. De la subjectivité dans le langage, Paris : Armand Colin, 1980. Dans un article récent, la linguiste approfondit sa recherche sur ce point à partir d’un corpus politique (les débats d’entre-deux tours des élections présidentielles françaises) : « De la linguistique de l’énonciation à l’analyse du discours en interaction : l’exemple des axiologiques » in L’Énonciation aujourd’hui. Un concept clé des sciences du langage, Marion Colas-Blaise, Laurent Perrin, Gian Maria Torre (dir.), Limoges : Lambert-Lucas, 2016.

[11] Damon Mayaffre, Nicolas Sarkozy. Mesure et démesure du discours. 2007-2012. Paris : Les Presses de Sciences Po, 2012, p. 30. La logométrie est définie par Damon Mayaffre comme « un ensemble de pratiques fait de fouille documentaire et de traitement statistique et mathématique des discours ».

[12] Voir également Dominique Labbé et Denis Monière : « Des mots pour des voix. 132 discours pour devenir président de la République française », Revue Française de Science Politique, 2008, 58 (3), p. 433-455.

[13] Les « intérêts », qu’on oppose généralement aux « valeurs » (entendues au sens d’idéaux), sont la prise en considération de ce qui est utile à une collectivité ou à un individu. Ils sont apparus au XVIIe et au XVIIIe siècle, comme le moyen d’endiguer la tyrannie des passions et l’idéal aristocratique de la gloire (Albert O. Hirschman, Les Passions et les intérêts. Justifications politiques du capitalisme avant son apogée. Trad. de l’anglais par Pierre Andler. Paris : PUF, 1981). L’intérêt tend à être perçu comme plus légitime lorsque son champ d’application s’élargit (les intérêts de la classe ouvrière, l’intérêt général : voir sur ce point intérêt général dans ce glossaire).