Exagérer, c’est commencer d’inventer

Ce slogan ne se contente pas de porter les revendications d’un seul parti ; il campe aussi la position de ceux qu’il conteste. En d’autres termes, l’énoncé est un condensé dialogique adapté à sa situation de profération. Ceux-là seraient prêts à dire que la jeunesse « exagère ».  Erreur ! leur dit cette jeunesse-ci :  notre perspective est différente. Ce que vous appelez « exagérer », nous l’appelons « commencer d’inventer ».

Si la substitution est déclarée possible, c’est parce qu’invention et exagération partageraient une chose essentielle : l’écart à la norme. Et elles se départageraient par la connotation dévalorisante (« exagérer ») ou valorisante (« inventer ») associée à cet écart : d’un côté les interdits qui étouffent tout projet dans l’œuf, de l’autre la fantaisie et son pouvoir créateur. Évidemment, l’assimilation pure et simple de l’une à l’autre est fallacieuse : on pourrait invoquer nombre d’exagérations qui n’inventent rien (les « crimes ») aussi bien que des inventions qui n’exagèrent pas (les « trouvailles »). Mais dans ce sophisme tient tout l’esprit de mai 68. Vu d’un côté, c’est la révolte. Vu de l’autre, c’est l’émancipation. Vous êtes forcément pour : le lexique est à tous. Ralliez-vous !

 

A propos Hugues Constantin de Chanay

Hugues Constantin de Chanay est professeur au département de Sciences du Langage de l'Université Lumière Lyon 2. Il travaille en sémantique et en analyse du discours, en intégrant aux discours les aspects non verbaux (images, intonations, gestes). Ses recherches portent tout particulièrement sur le discours politiques, notamment sur les débats d'entre-deux-tours des présidentielles françaises. Voir sa page personnelle sur le site du laboratoire ICAR.

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