« le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien »

Emmanuel Macron, Etel, 2 juin 2017

 

Emmanuel Macron n’a pas eu besoin de migrer pour commettre une énième bourde à propos de l’outre-mer. En visite au Centre régional de surveillance et de sauvetage atlantique d’Etel dans le Morbihan, il a cru bon d’illustrer sa connaissance des différentes embarcations par une boutade, faite toutes voiles dehors : « le kwassa-kwassa pêche peu, il amène du Comorien ». Cette sortie a fait scandale, non seulement parce qu’elle traite un drame humain sur le mode de la plaisanterie, mais parce que le chef de l’État y utilise un article partitif (« du ») qui réifie les individus concernés ‒ en l’occurrence, les milliers de Comoriens risquant leurs vies sur de frêles esquifs dans l’espoir d’un avenir meilleur. Or l’article partitif détermine le plus souvent un inanimé, souvent indénombrable (« du pain », du « courage ») ; il n’est généralement utilisé avec un animé que lorsque ce dernier est un animal consommable (« du poisson »). Ici, l’embarcation personnifiée « pêche peu » ; ce n’est pas du poisson qu’elle rapporte hélas, mais bien des hommes. Et ces derniers n’arrivent pas toujours vivants. Employé avec un animé, le partitif entraîne une forme de généralisation dont la valeur péjorative est fréquemment exploitée par les discours de haine (« bouffer du curé », « casser du nègre »). E. Macron souhaitait prouver sa maîtrise des classifications maritimes ; il s’est trouvé embarqué – malgré lui ? – dans une typologie discriminante.

Crédits photo : RICHARD DE HULLESSEN

A propos Sarah Al-Matary

Sarah Al-Matary (université Lyon 2, UMR 5611 LIRE) Enseignante-chercheuse spécialisée dans les relations qu’entretiennent la littérature et les idéologies aux XIXe et XXe siècles, je prête une attention particulière aux « langages du politique ». En témoigne ma thèse, consacrée à l’idée de « race », ce mot dont Maurice Tournier écrivait – alors que je n’étais encore qu’en classe de cinquième – qu’il avait « perdu la raison »… Dans cette étude comparatiste, sensible à l’écart qui séparait les usages du mot « race » en français et en espagnol, j’envisageais les différentes acceptions (biologique, mais aussi linguistique, sociale et ethnico-confessionnelle) de l’expression « race(s) latine(s) », sans oublier que cette expression ne circonscrivait pas entièrement la réalité qu’elle décrivait. Passionnée depuis lors par les discours de « réaction » ‒ d’où qu’ils émanent ‒, je m’intéresse à la polémique comme observatoire privilégié de l’histoire intellectuelle, mais aussi comme moyen de dépasser l’approche monographique et canonique de la littérature. C’est sous cet angle que je prépare une histoire de l’anti-intellectualisme en France (XIXe-XXIe siècles).

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