« Une banque de la démocratie »

(François Bayrou, 1er juin 2017)

Pourquoi nommer « banque de la démocratie » l’organisme destiné à financer les partis et les campagnes électorales? L’expression ne rapproche pas, a priori, des termes antithétiques, et pourtant elle surprend, car les compléments du nom « banque », s’ils incluent aussi bien un nom propre qu’un nom commun (« banque de France » / « banque de la nation »), sont ordinairement suivis d’un nom abstrait lorsque « banque » ne désigne pas un établissement financier mais, par analogie, une institution stockant des informations ou de la matière vivante (« banque de données », « banque du sperme »). Une exception notable : la « banque du peuple » imaginée autour de 1848 par le socialiste Pierre-Joseph Proudhon. Cette dernière, qui ne dépendait pas de l’État (contrairement à la « banque de la démocratie » présentée par François Bayrou, laquelle est adossée à la Caisse des dépôts et consignations), était véritablement démocratique, puisqu’elle centralisait différentes caisses de secours mutuels. Ouvriers et paysans, se prêtant les uns aux autres, devenaient leurs propres banquiers. Qu’on parle aujourd’hui de « banque de la démocratie » fait trompeusement écho à l’entreprise proudhonienne ; car le complément du nom marque désormais uniquement l’usage, et non l’appartenance : l’organisme en question a pour but de favoriser un aspect de la vie démocratique, réduite à l’activité électorale. Cette banque d’un type nouveau se veut « démocratique » dans la mesure où elle est supposée permettre un financement équitable de tous les candidats. Qu’elle fonctionne sur la base des intentions de vote désavantage pourtant les plus « petits » d’entre eux…

Crédits : REUTERS/Philippe Wojazer

A propos Sarah Al-Matary

Sarah Al-Matary (université Lyon 2, UMR 5317 IHRIM) Enseignante-chercheuse spécialisée dans les relations qu’entretiennent la littérature et les idéologies aux XIXe et XXe siècles, je prête une attention particulière aux « langages du politique ». En témoigne ma thèse, consacrée à l’idée de « race », ce mot dont Maurice Tournier écrivait – alors que je n’étais encore qu’en classe de cinquième – qu’il avait « perdu la raison »… Dans cette étude comparatiste, sensible à l’écart qui séparait les usages du mot « race » en français et en espagnol, j’envisageais les différentes acceptions (biologique, mais aussi linguistique, sociale et ethnico-confessionnelle) de l’expression « race(s) latine(s) », sans oublier que cette expression ne circonscrivait pas entièrement la réalité qu’elle décrivait. Passionnée depuis lors par les discours de « réaction » ‒ d’où qu’ils émanent ‒, je m’intéresse à la polémique comme observatoire privilégié de l’histoire intellectuelle, mais aussi comme moyen de dépasser l’approche monographique et canonique de la littérature. C’est sous cet angle que je prépare une histoire de l’anti-intellectualisme en France (XIXe-XXIe siècles).

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