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Étiquette : topos

“Pour de l’or, il faut de l’argent”

11 novembre 202111 novembre 2021 Hugues Constantin de Chanay

Traduction : pour obtenir les premières places en sport, il faut des moyens financiers – mais la chose est dite autrement : tel est le propre des tropes de rhétorique, avec ici l’avantage que le lecteur est responsable de ce qu’il comprend (ce qui produit au minimum un sentiment de connivence), mais comme inconvénient qu’il risque de s’égarer, voire de ne rien comprendre si on ne rend pas le discours porteur de garanties de bonne interprétation. C’est pourquoi le contexte martèle qu’il s’agit de /sport/, d’/éminence/ et d’/État français/ : en photographie Emmanuel Macron, bras musclés de sportif, torse moulé dans un marcel de sport, arbore trois médailles d’or olympiques au ruban tricolore portant le chiffre 1 : seuls les premiers valent.

Avec un tel contexte on ne peut que déclencher une dérivation interprétative sur « or », qui n’est pas seulement le /métal précieux/ mais par synecdoque la /médaille d’or olympique/. Une syllepse dédouble alors la lecture de « argent »,  dont le sens financier peut être considéré comme littéral, mais dont, par homologation isotopique, la présence de « or » rend pertinente la signification synecdochique originelle : l’argent est aussi, quoiqu’un peu moins que l’or sans doute, une /médaille olympique/.

Or le titre, s’il confirme encore qu’il s’agit bien de /sport/, opère surtout une délégation énonciative qui donne la vedette à un point de vue autre que celui du président, celui des « athlètes », en réponse au sermon présidentiel du lundi 13 septembre. L’expression rhétorique fait de l’énoncé une variante du topos /qui peut le plus peut le moins/ et le présente comme une quasi-vérité, tandis qu’ à l’opposé le point de vue macronien est décrédibilisé : c’est le désir indu de celui qui voudrait des médailles sans investir dans le sport, ou, pour le dire autrement, de la qualité gratis pro Deo – en l’occurrence pro Iovi (nom latin de Jupiter) ?

Posted in Figurez-vous…Tagged énonciation, homologation isotopique, sens littéral, syllepse, synecdoque, topos, trope

“J’appelle à l’insurrection”

14 mai 202116 mai 2021 Hugues Constantin de Chanay

Valeurs Actuelles, une du n° 4403, 15 avril 2021

Aux armes, citoyens ?

Pas sûr du tout. La Déclaration des droits de l’Homme et du Citoyen garantit la liberté d’expression mais la loi du 29 juillet 1881 lui donne des limites : on ne peut pas « porter atteinte aux intérêts supérieurs de la nation » ni inciter à « la violence » contre une personne ou un groupe de personnes. Or l’« insurrection », c’est au sens propre l’« action de se soulever contre un pouvoir politique établi en recourant à la violence armée ». Au sens littéral ni Philippe de Villiers ni Valeurs Actuelles n’ont le droit de tenir ces propos ni de les publier. Il en va différemment du sens métaphorique – métaphore si discrète que les dictionnaires l’appellent sens figuré (ce qui revient pourtant au même). En lisant l’interview de Philippe de Villiers, on comprend que ce dernier appelle à se soulever par la parole, voire par la seule opinion, métaphore donc, qui devient hyperbole (il prête à la violence contestataire la violence majorée de la lutte armée). Ajoutons que le repli métaphorique s’abrite sous un topos millénaire qui oppose les actes, réputés opérants, aux mots seuls, réputés sans efficace (comme l’exprime crûment l’expression lexicalisée « bien faire et laisser braire »).

Ce passage à la métaphore rend d’ailleurs moins criant le paradoxe de ce mot brandi dans la bouche d’un homme de droite : il a plutôt historiquement des affinités avec la gauche, sans doute du fait de son étymon latin surgere qui en fait un mouvement venu du bas, donc du peuple ; mais, alors que depuis une dizaine d’années le pouvoir est aux mains d’hommes de gauche ou initialement de gauche, « insurrection » semble devenu un mot du populisme de droite.

Cette lecture métaphorique n’est pas qu’une question de contexte historique ou de cotexte textuel : une pétition de principe la permet si l’on fait un interprétant de l’éthos préalable de Philippe de Villiers, qui jusqu’alors ne s’était pas fait connaître comme un homme à fomenter un coup d’État susceptible de bouleverser la quiétude française : à tort ou à raison, il n’en irait pas de même si, imaginons, un ancien membre d’Action directe appelait à l’insurrection à la une de Libération). Celle de Valeurs actuelles montre Philippe de Villiers plus inoffensif, vieillissant, un vague sourire aux lèvres. L’éthos oratoire apporté par l’image conforte le crédit accordé à Philippe de Villiers : encravaté, veste bleu marine, col de chemise boutonné jusqu’en haut, bien coiffé, cheveux courts disciplinés par une raie sur le côté, ce n’est pas un trublion, encore moins un putschiste.

Posted in Figurez-vous…Tagged contexte, cotexte, éthos oratoire, éthos préalable, étymon, hyperbole, interprétant, métaphore, paradoxe, pétition de principe, sens figuré, sens littéral, sens métaphorique, topos

Dedans avec les miens, dehors en citoyen

23 mars 202123 mars 2021 Hugues Constantin de Chanay

Crédits photo : L’Express

Face à la crise sanitaire et au reconfinement qu’elle impose, le nouveau slogan gouvernemental dévoilé par Jean Castex est un petit bijou de communication, qui regorge de figures peut-être un peu trop voyantes. L’ensemble est un alexandrin décomposable en deux hexamètres homorythmiques (2/4) et homosyntaxiques (adverbe de lieu + syntagme prépositionnel rimant en [jɛ̃], rime dite suffisante – répétant deux sons), double homologie sémantiquement renforcée par une antithèse (« dedans »/« dehors »). Comme la rhétorique publicitaire qui met en avant le consommateur, le slogan fournit polyphoniquement au consommateur un « prêt-à-parler » manifeste dans l’énallage de personne (« les miens » : la 1re personne, celle du locuteur, renvoie plutôt à tout électeur-cible qu’au porte-parole Jean Castex). Quant à « citoyen », au point de verrouillage mémoriel du slogan, non seulement il affirme paradoxalement compatibles l’isolement du confinement et la relation aux autres (figure du « en même temps », qualité centrale de l’éthos macronien), mais encore c’est un foyer topique en vogue (à une époque où l’on parle, toujours favorablement, de « comportement éco-citoyen », de « citoyen de la planète », etc.). Seul hic : toute rhétorique dehors, ce slogan semble témoigner d’une confusion entre communication et marketing (tare congénitale du libéralisme ?) et « sent » dialogiquement trop ouvertement son modèle publicitaire – technique qui fait prendre des vessies pour des lanternes.

Posted in Figurez-vous…, Non classéTagged énallage de personne, éthos, homologie, paradoxe, polyphonie, topos

“La fabrique des élites se délite”

23 février 202123 février 2021 Hugues Constantin de Chanay

Libération, 11 février 2021

Le titre donné par Libération à son article sur les scandales sexuels affectant Sciences-Po cumule une double paronomase (segment [de], segment [elit]), voire une antanaclase à l’oral où il n’y a pas d’hétérosegmentation, autrement dit une figure d’équivalence ; et une antithèse (l’« élite » est au sommet, mais elle « se délite » et sombre), autrement dit une figure d’opposition. Une chose sous l’aspect de son contraire, l’union intrinsèque des extrêmes, c’est là un premier topos (le feu sous la glace, docteur Jekyll et mister Hyde, la roche tarpéienne proche du Capitole) : détrompé, le sens commun est d’autant plus convaincu – autre topos, c’est devenir adulte que d’être dessillé. Bref, ce scandale n’a rien de surprenant ; c’est un cas d’école, dit Libération !

Posted in Figurez-vous…Tagged antanaclase, antithèse, équivalence, hétérosegmentation, paronomase, topos

Le Macron intérieur

16 octobre 20209 février 2021 Hugues Constantin de Chanay

(Libération, 12 octobre 2020)

Voici, révélé par Willem, le Macron intérieur.

Plus profond que la photographie, le dessin donne accès à l’invisible, au caché, au deviné : l’intérieur de la boîte crânienne du Président. L’homme, à la tête démesurément grosse, court scalpé ; et dans son cerveau est planté un volant derrière lequel est assis un Sarkozy lilliputien. Métaphore parfaite : Willem montre ce que l’on devrait voir – Sarkozy pilote Macron, le conduit, le dirige. C’est lui qui préside finalement aux destinées de la France.

Ce dessin dévoile également le mécanisme de toute interprétation tropique, et accompagne ce pilotage d’indices de décontextualisation. Le lecteur doit faire un saut interprétatif vers le sens figuré. Comment une telle réalité pourrait-elle être l’objet du dessin ? On ne peut se fourvoyer et croire à ce que l’on voit…

Le dessin illustre aussi une métaphore de base qui voit dans nos comportements raisonnés des trajets, ayant un but, une machinerie de déplacement : on peut être manœuvré, manipulé, orienté, retourné, etc. Et l’on en vient à un topos : ce qui agit est à la source. Donc Macron, c’est Sarkozy. La contagion métaphorique opère instantanément : Macron, libéral, manipulateur, bling-bling, est à droite.

Et rageur. Car le dessin apporte à la métaphore l’intensité des propriétés. Tel est son effet rhétorique : autant le micro-Sarkozy est immobile et placide, autant le « grand » Macron, bouillonnant, disloqué, ses bras jetés de côté pour rééquilibrer un corps lancé dans un mouvement extrême, cravate volant tant il marche d’un pas décidé, file ardemment ; son large sourire est carnassier ; ses sourcils, en accent circonflexe, sont « sarkoziens » et méphistophéliques ; ses yeux écartent toute considération latérale et regardent droit devant. Il est plus jeune que son mentor, plus rapide, plus agressif. Sarkozy a vraiment trouvé en Macron le véhicule idéal.

Posted in Figurez-vous…Tagged analyse d’image, effet rhétorique, indices de décontextualisation, métaphore, saut interprétatif, topos

« Le Frankenstein des retraites »

18 décembre 20193 février 2020 Hugues Constantin de Chanay

Yves Veyrier, France culture, 11 décembre 2019

Sur France Culture, mercredi 11 décembre 2019, Yves Veyrier – secrétaire général de Force Ouvrière – explique pourquoi il a qualifié dans France Dimanche la réforme des retraites de « monstre » : il pensait à Frankenstein. Il précise : « J’ai dit que ce projet de régime unique par points c’était un peu le Frankenstein des retraites, la créature échappe à son créateur ». Or, on le sait en lisant Mary Shelley, la créature n’a pas de nom, contrairement au docteur Frankenstein qui l’a animée : bel exemple de métonymie cachée (le créateur pour la créature), c’est-à-dire peu ou prou devenue lexicalisée, d’autant plus que la métaphore fait écran et, elle aussi, « échappe à son créateur ». La réforme des retraites n’est pas seulement, comme le dit Yves Veyrier, devenue incontrôlable, fruit d’un geste irrémédiable : c’est aussi un monstre couturé, fait de bric et de broc, et si étranger au monde qu’il est tout juste bon à éradiquer. Mais le motif du geste irrémédiable a un avantage : remontant au moins au mythe de Prométhée, ce topos s’applique à tous les apprentis sorciers et gouverne plus que jamais la conception que le XXIe siècle se fait de l’histoire humaine. Révolution industrielle, révolution numérique et désormais changement climatique… La réforme des retraites rejoint les grands fléaux de l’anthropocène.

Posted in Figurez-vous…Tagged lexicalisation, métaphore, métonymie, topos

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