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Étiquette : reprise

Les agriculteurs, il faut leur foutre la paix ! (Aurore Bergé, France Inter, 21 janvier 2024)

4 février 20245 février 2024 Paul Bacot

…une France qui se lève aux aurores chaque jour… (Gabriel Attal, Assemblée nationale, 23 janvier 2024)

Je ne serai pas que la ministre des vernissages, des expositions et des spectacles (Rachida Dati, Festival d’Angoulême, 27 janvier 2024)

PB / SELP

Ce n’est pas d’aujourd’hui que se pratique dans le discours politique la citation implicite, appropriée et plus ou moins aménagée, mais ce début d’année nous en donne quelques beaux exemples. Cette reprise non explicite recherche différents profits. D’abord, elle a de bonnes chances d’être remarquée par les médias, qui vont donc la reprendre et la faire circuler comme « petite phrase ». Ensuite, elle est construite à partir d’un patron et bénéficie par conséquent des qualités formelles qui ont déjà fait le succès de la phrase originelle. De surcroît, elle permet d’espérer le partage de la légitimité de l’auteur de celle-ci. Enfin, comme la métaphore, son caractère implicite laisse à ceux qui l’entendent le soin de la reconnaître et de l’interpréter, ce qui génère une sorte de connivence entre eux et l’auteur de la reprise.

Ainsi Aurore Bergé est-elle bien en phase avec ce que la plupart des observateurs ont qualifié de droitisation du macronisme, en reprenant la phrase attribuée à Georges Pompidou mettant en garde en 1966 son chargé de mission Jacques Chirac (Il faut arrêter d’emmerder les Français !), reprise et aménagée par François Fillon en 2016 (Que l’Etat arrête de nous emmerder !), puis par Emmanuel Macron lui-même en 2022 (Moi, je ne suis pas pour emmerder les Français). Les suites des propos pompidolien et filloniste montrent clairement que les responsables desdits emmerdements sont les lois, les règlements, les normes, les charges, les impôts. La forme pour le moins familière, pour ne pas dire vulgaire, tant de la citation originelle que de ses reprises, est censée attester la sincérité de leurs auteurs et leur solidarité avec les victimes présumées : il y a donc politisation, le repreneur se plaçant du côté de celles-ci contre les coupables de réglementation, de législation et d’imposition. Laissez-nous travailler !, ajoutait François Fillon, mettant ce qu’un certain jargon contemporain dénomme la valeur travail du côté des victimes, et donc du sien.

Il en va de même de Gabriel Attal, qui reprend dans une forme un peu plus poétique la célèbre formule de Nicolas Sarkozy, en visite à Rungis en 2007, disant venir à la rencontre de la France qui se lève tôt. Marine Le Pen s’était déjà approprié l’expression en 2017, se présentant comme la candidate de la France qui se lève tôt. Le nouveau premier ministre ajoute, lui, que cette France qui se lève aux aurores est celle qui travaille. La mobilisation de la figure de l’aurore, phénomène naturel, vise à mettre les paysans, et donc lui-même, du côté opposé à ce qui serait artificiel, voire contre-nature.

Quant à Rachida Dati, elle cherche probablement à préempter un peu de la légitimité de Charles de Gaulle qui, en 1965, se demandait ironiquement Qui a jamais cru que le général de Gaulle étant appelé à la barre devrait se contenter d’inaugurer les chrysanthèmes, reprenant une expression oubliée de son prédécesseur Emile Loubet. L’auditeur angoumoisin aura peut-être entendu cette « petite phrase » comme dans une bulle… Mais dans le même temps, la nouvelle ministre de la Culture marque son territoire, confortant son image de forte personnalité et surtout se distanciant de tout ce qui est officiel et protocolaire, pour se placer du côté de l’action et du travail. Est-ce ce que veut dire Pierre Charon lorsque, selon Ariane Chemin dans Le Monde du 19 janvier 2024, il parodie Michel Audiard dans Les Tontons flingueurs en lançant :

Rachida ose tout, c’est même à ça qu’on la reconnaît !

Posted in Figurez-vous…Tagged citation implicite, petite phrase, reprise

« Ce n’est pas un départ, c’est une scission »

13 octobre 201813 octobre 2018 Paul Bacot

Photographie : Bruno Fert pour Le Monde

 

C’est ainsi que Le Monde daté du 13 octobre 2018 intitule l’interview donné par Emmanuel Maurel à ses deux journalistes Abel Mestre et Enora Ollivier. En réalité, le député européen socialiste a déclaré : « Je n’annonce pas un départ du PS, mais une scission », précisant : « Aujourd’hui, je ne pars pas seul mais avec de très nombreux militants, des centaines de cadres et d’élus sur l’ensemble du territoire ».

Mais la reformulation, qu’elle ait été ou non explicitement approuvée, sonne comme la reprise d’une célèbre réplique – celle du duc de La Rochefoucauld en réponse au roi Louis XVI qu’il est venu réveiller au soir du 14 juillet 1789 pour lui annoncer la prise de la Bastille et l’assassinat de son gouverneur. « C’est une révolte ? », s’enquiert alors le monarque. « Non, Sire, c’est une révolution », rectifie son grand maître de la garde-robe.

Voilà donc suggéré que la différence entre le « départ » d’un cadre d’un parti et une « scission » au sein de celui-ci, est de même ampleur que celle qui sépare une simple « révolte » et une « révolution ». Partant, la reprise nous amène à penser que la rupture de celui qu’on appelle « le leader de l’aile gauche du PS » est constitutive d’un événement historique, et non seulement selon un critère quantitatif. Apparaissent comme dans un décor lointain les nombreuses cassures qui ont émaillé plus d’un siècle d’histoire du Parti socialiste depuis sa création en 1905. On pense assurément d’abord à la scission survenue en 1920 lors du Congrès de Tours, qui donna naissance au futur Parti communiste.

Comme le mot schisme en matière religieuse, scission en matière politique vaut affichage d’authenticité. Ce qui est ainsi qualifié n’est pas seulement le départ de quelques individus plus ou moins nombreux, mais la naissance d’une nouvelle entité issue de l’ancienne, qui revendique une légitimité historique que cette dernière aurait perdue.

Reste bien sûr à vérifier, dans le cas d’espèce, que le discours rend bien compte de la réalité, ou que le pouvoir performatif du mot est bien celui que l’on espère. Ce qui n’est pas gagné, comme on dit ! Le cimetière des lendemains de congrès ou d’élections est rempli de claquements de portes que plus personne à présent de qualifierait de « scission »…

 

 

 

 

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