« L’Europe n’est pas un supermarché. L’Europe est un destin commun »

(Emmanuel Macron, 21 juin 2017)

Voilà ce qu’a déclaré Emmanuel Macron lors du premier entretien après son élection. Malgré la reprise du verbe être, il ne s’agit pas d’une tentative – laborieuse – de définition : rapprocher les mots supermarché et destin est en effet assez improbable. Pourtant, la compréhension de cet énoncé est immédiate et sa visée dénonciatrice et polémique, destinée à certains dirigeants d’Europe de l’Est, affichée sans ménagement. Si la structure opposant deux propositions sans lien logique, martelant le verbe être et le nom propre Europe, force l’attention, c’est surtout la métaphore du supermarché qui donne à l’énoncé un tour provocateur. Il suffit de comparer ce mot à son synonyme grande surface qui, par synecdoque de la partie (la dimension) pour le tout (le point de vente), appréhende le référent d’un point de vue quantitatif, technique et fonctionnel, afin de mesurer l’évaluation négative qui s’attache à supermarché. Ce mot composé est construit sur le nom marché, dont la riche polysémie va du marché traditionnel à l’ensemble des échanges commerciaux mondialisés  – le supermarché constituant en quelque sorte un point médian, en tant que lieu de vente qui ouvre sur l’ensemble d’un système économique. Surtout, il évoque le quotidien (on va « au supermarché » et non « à la grande surface »), une consommation à la fois « de masse » et totalement individualisée.

En décalage avec cette vision qu’il contribue à prosaïser un peu plus, l’attribut « un destin commun », présenté comme l’« être » de l’Europe (alors qu’on pourrait dire que « l’Europe a un destin »), exalte la vision élevée et unificatrice d’un avenir qui transcende les individualités et redonne aux peuples un souffle, une ambition, une énergie renouvelée.

Ce propos a été récemment reformulé par le président français : « […] l’Europe n’est pas qu’un marché, elle est un projet. Un marché est utile, mais il ne doit pas faire oublier la nécessité de frontières qui protègent et de valeurs qui unissent ». Il se veut entraînant ; mais il peut aussi être perçu comme méprisant : un citoyen, pris dans une situation socio-économique difficile qu’il voudrait dépasser au nom d’un idéal à condition d’en trouver les moyens, pourrait transformer l’énoncé en un slogan qui l’inverserait, à la façon de Prévert : « L’Europe n’est pas un destin super. L’Europe est un marché commun »…

Mise en ligne : mai 2019