Quelques citations

Les caractères gras sont destinés à faciliter le repérage des emplois de commun, Commune, communauté, commons. Les notes ont été supprimées.

 

Jean TIROLE Économie du bien commun (Presses Universitaires de France, 2016) Avant-propos : « Où est passé le bien commun ? »

[…] Une opposition diffuse dénonce le triomphe de l’économie sur les valeurs humanistes, un monde sans pitié ni compassion livré à l’intérêt privé, le délitement du lien social et des valeurs liées à la dignité humaine, le recul du politique et du service public, ou encore l’absence de durabilité de notre environnement. Un slogan populaire qui ne connaît pas de frontières rappelle que « le monde n’est pas une marchandise ». Ces interrogations résonnent avec une acuité particulière dans le contexte actuel marqué par la crise financière, la hausse du chômage et des inégalités, l’inaptitude de nos dirigeants face au changement climatique, l’ébranlement de la construction européenne, l’instabilité géopolitique et la crise des migrants qui en résulte, ainsi que par la montée des populismes partout dans le monde.

Où est passée la recherche du bien commun ? Et en quoi l’économie peut-elle contribuer à sa réalisation ?

Définir le bien commun, ce à quoi nous aspirons pour la société, requiert, au moins en partie, un jugement de valeur. Ce jugement peut refléter nos préférences, notre degré d’information ainsi que notre position dans la société. Même si nous nous accordons sur la désirabilité de ces objectifs, nous pouvons pondérer différemment l’équité, le pouvoir d’achat, l’environnement, la place accordée à notre travail ou à notre vie privée. Sans parler d’autres dimensions, telles que les valeurs morales, la religion ou la spiritualité sur lesquelles les avis peuvent diverger profondément.

Il est toutefois possible d’éliminer une partie de l’arbitraire inhérent à l’exercice de définition du bien commun. […]

L’économie n’est ni au service de la propriété privée et des intérêts individuels, ni au service de ceux qui voudraient utiliser l’État pour imposer leurs valeurs ou faire prévaloir leurs intérêts. Elle récuse le tout-marché comme le tout-État. L’économie est au service du bien commun ; elle a pour objet de rendre le monde meilleur. À cette fin, elle a pour tâche d’identifier les institutions et les politiques qui promouvront l’intérêt général. Dans sa recherche du bien-être pour la communauté, elle englobe les dimensions individuelle et collective du sujet. Elle analyse les situations où l’intérêt individuel est compatible avec cette quête du bien-être collectif et où au contraire il constitue une entrave.

 

Pierre DARDOT et Christian LAVAL : COMMUN. Essai sur la révolution au XXIe siècle. La Découverte. 2014

1 – L’ouvrage entend identifier dans le principe politique du commun le sens des mouvements, des luttes et des discours qui, ces dernières années, se sont opposés à la rationalité néolibérale un peu partout dans le monde. Les combats pour la « démocratie réelle », le « mouvement des places », les nouveaux « printemps des peuples », les luttes étudiantes contre l’université capitaliste, les mobilisations pour le contrôle populaire de la distribution d’eau ne sont pas des événements chaotiques et aléatoires, des éruptions accidentelles et passagères, des jacqueries dispersées et sans but. Ces luttes politiques obéissent à la rationalité politique du commun, elles sont des recherches collectives de formes démocratiques nouvelles.

C’est ce qu’exprime de façon très claire la relation entre la « Commune » et les « communs » que le mouvement du parc Gezi d’Istanbul, au printemps 2013, s’inscrivant dans la longue série des occupations de places et de parcs un peu partout dans le monde depuis 2011, a fait apparaître au grand jour : « Commune » est le nom d’une forme politique, celle de l’auto-gouvernement local, « communs » est, en particulier, le nom de ces espaces urbains que la politique néolibérale d’Erdogan entend confisquer au profit d’intérêts privés. C’est également le nom d’un groupement qui s’est constitué en février 2013, Our commons, pour s’opposer à la « perte de ce qui est commun ». Pendant dix jours, du 1er au 11 juin, à l’abri de barricades sur lesquelles on pouvait lire « Commune de Taksim », la place Taksim et le parc Gezi sont devenus un espace de vie, un lieu où s’expérimentait la mise en commun de pratiques et de formes d’action. (p. 18)

2. – La conception de l’agir commun que nous voulons élaborer à partir d’Aristote est absolument irréductible aux discours les plus courants qui font usage de l’adjectif « commun». Lorsqu’on parcourt cette littérature politique, on est frappé du mélange des traditions, de la superposition des significations, de la confusion des concepts. On trouve ainsi chez de nombreux auteurs une même conception syncrétique du commun: la politique à mettre en œuvre devrait viser « le bien commun » par la production de « biens communs » qui constitueraient un « patrimoine commun de l’humanité ». La très ancienne notion théologico-politique de « bien commun » est ainsi redéfinie et réactualisée à la fois par le recours à la catégorie juridico-économique des « biens communs » et par une conception souvent très essentialiste, d’une commune nature humaine, qui serait au fondement de « besoins vitaux essentiels à l’humanité » ou encore à la notion de « coexistence sociale naturelle des hommes » et parfois même aux trois à la fois. (p. 24)

3. – […] on s’attachera à promouvoir l’usage du substantif en parlant du commun plutôt que de se satisfaire du qualificatif « commun ». Non pas que l’on ne puisse s’autoriser à parler des communs pour désigner les objets construits et portés par notre activité, ce qui est déjà une forme de substantivation, mais surtout parce que l’on s’interdira de parler de « biens communs » ou même du « bien commun » en général. Le commun n’est pas un bien, et le pluriel ne change rien à cet égard, car il n’est pas un objet auquel doive tendre la volonté, que ce soit pour le posséder ou pour le constituer. Il est le principe politique à partir duquel nous devons construire des communs et nous rapporter à eux pour les préserver, les étendre et les faire vivre. Il est par là même le principe politique qui définit un nouveau régime des luttes à l’échelle mondiale. (p. 49)

 

Edwy PLÉNEL Dire nous. 2016.

1. – (Prologue, p. 14 à 16) […] Dire nous pour partir à la recherche d’un horizon des possibles en faisant chemin tous ensemble, dans le souci des plus fragiles et des moins protégés, des moins habiles et des plus exploités.

Dire nous pour inventer un nouvel imaginaire qui nous élève et nous relève, en nous extirpant du marécage où macèrent nos divisions, nos rancœurs, nos ressentiments.

Dire nous pour cesser de dire eux contre nous, nous contre eux, notre nous contre le leur, dans une guerre sans fin dont nous serons les victimes, nous comme eux.

Dire nous pour réussir à échapper aux fatalités du présent par la subversion de l’ordinaire et du quotidien, en l’enchantant par la beauté et la bonté, contre la laideur et la méchanceté.

Dire nous avec cette certitude que la politique, comme bien commun, est d’abord une poésie, une poétique où l’espérance retrouve l’énergie qui lui manquait, comme un souffle libérateur.

Dire nous avec nos mots de tous les jours, en retrouvant leur sens véritable : la sécurité que nous disons sociale, écologique, urbaine, rurale, démocratique ; le travail dont nous défendons la valeur, la richesse et la dignité ; la patrie qui reconnaît tous les siens, tous ceux qui l’ont construite et rejointe, prolongée et rehaussée, sans distinction de croyance ou d’appartenance, de couleur de peau ou de pays d’origine.

Dire nous, donc, pour inventer tous ensemble le oui qui nous manque, celui d’un peuple réuni dans sa diversité et sa pluralité autour de l’urgence de l’essentiel : la dignité de l’Homme, le souci du Monde, la survie de la Terre.

Paris, le 7 janvier 2016

2.  Chapitre 5 : « Notre Commun » (extrait)

[…] De cet acte fondateur, de souveraineté collective et de libération individuelle, le Commun est devenu le mot de ralliement, sous toutes les latitudes, dans toutes les langues, jusqu’à faire surgir, récemment en France, un Mouvement commun.

Puisqu’ils nous divisent, cherchons ce qui nous unit. Quelles que soient leurs différences et divergences, les 99% ont plus en commun que le 1 % qui les dépossède et les nargue. Faisons dès lors route ensemble en revisitant ce que nous avons en commun et de commun, dans nos vies quotidiennes, dans nos réalités concrètes. […]

La notion de Commun convoque en effet un passé plein d’à présent, cette vieille certitude que nos vies ne sont ni des marchandises ni des administrations. Qu’entre l’État et le marché, qu’entre la propriété privée et l’appropriation publique, il y a ce qui n’est à personne car à tout le monde : tout ce que les communautés humaines avaient pour usage de librement entretenir et de ménager ensemble. Avant que notre modernité capitaliste, depuis la fin du XVIIIe siècle, ne veuille les vendre à l’encan. Ou les offrir à l’État qui, désormais lui-même saisi par le marché, s’empresse des les brader à son tour.

Loin d’un impossible retour en arrière, l’idéal du Commun est la réactualisation d’un imaginaire concret où les questions de l’eau, de l’énergie, des transports, de l’habitat, du travail, de l’école, mais aussi des corruptions prédatrices, des richesses volées, des civilités partagées, des dignités respectées, des étrangers accueillis, des cultures diverses, etc. ne nous échapperaient plus, prises en charge par une démocratie d’initiative, d’expertise et de délibération depuis la base. (p. 148 et 149)

 

Geoffroy DE LAGASNERIE « Nuit debout, le mythe du peuple ». Le Monde, 28 avril 2016 (extrait)

La rhétorique des «  citoyens », des «  99 % » qui se soulèvent pour donner naissance à ce que Varoufakis a appelé un « printemps des peuples », crée des émotions politiques fortes. Ce dispositif installe pourtant une scène contestable et problématique. D’abord, l’utilisation de ce vocabulaire fait que les mouvements émancipateurs tendent à parler le même langage que l’État. Les notions de « peuple », de « communauté des citoyens », d’« être ensemble » saturent les discours officiels de la classe politique. N’est-il pas étrange d’utiliser les mêmes mots et représentations du monde social que ceux que nous combattons ?

Mais surtout, à travers des concepts comme « le peuple », « le commun », la politique contestataire tend à cultiver de curieux fantasmes d’appartenance et d’inclusion. Cette rhétorique est issue de la critique du néolibéralisme, associé – à tort – à l’individualisme, à l’atomisme, à la destruction du lien social, en sorte que lui est opposé le « besoin d’être ensemble », comme si ce dont les gens souffraient était d’être individualisés et pas d’être soumis à des forces collectives et à des destins communs… Au prétexte de la lutte contre le néolibéralisme, une humeur idéologique s’installe qui érige comme forces négatives la dissidence et la liberté individuelle et vise à régénérer des pulsions d’ordre dans la gauche.

Mais l’enjeu le plus important concerne le statut des catégories fantasmatiques de peuple, de communauté, de citoyen qui fondent le mouvement. Ces concepts sont des fictions. Le peuple, la souveraineté populaire, la volonté générale, la société, le commun… ça n’existe pas. Et l’idée selon laquelle il pourrait exister des moments où tout le peuple serait rassemblé sur une place n’a aucun sens. Cela ne s’est jamais produit. Ni pendant les «  printemps arabes » ni pendant la Révolution française. Et cela ne se produira jamais. Un mouvement est toujours oppositionnel : il oppose des classes d’individus à d’autres.