Je suis marxiste tendance Groucho

Que rêve un slogan sinon d’être « performatif », c’est-à-dire de réaliser immédiatement ce qu’il énonce ? Dans l’ordinaire des discours, les paroles ne se réalisent pas seules et ne se substituent pas aux actes : telle est leur impuissance. Mais elle a pour contrepartie une liberté : elles ne sont pas liées à la réalité.

Dans les énoncés « performatifs », la liberté va au contraire de pair avec la puissance. On peut voir là une quintessence du rêve de Mai 68 : la liberté de dire n’est pas une simple promesse, elle vaut comme accomplissement. C’est un univers de conte où les sésames s’ouvrent quand on leur dit : « Sésame, ouvre-toi ». Le slogan « Je suis marxiste tendance Groucho » en est un modèle.

Il transforme les non-convertis en convertis qu’on peut prêcher grâce des énoncés dialogiques piochés dans les stéréotypes circulant même entre les auditeurs les plus hostiles au marxisme. Tous les soixante-huitards ont-ils Karl Marx comme maître à penser ? Tous les marxistes sont-ils de gauche, voire gauchistes, ou pour le dire familièrement – en abrégeant – gaucho ?

Mais le slogan substitue à « gaucho » « Groucho ». Cette substitution est rendue possible par une paronomase (deux sons d’écart et – ça compte pour un slogan qu’on doit pouvoir brandir sur banderole – deux lettres seulement, toutes les autres étant dans le même ordre). Mais elle l’est aussi par le fait que Karl et Groucho ont fortuitement en commun le patronyme Marx, Groucho Marx étant à la fois le plus connu des Groucho (sinon le seul !) et le plus connu des Marx Brothers. Syllepse ludique, autrement dit calembour. C’est là que le slogan se fait performatif. Pour le comprendre, son destinataire n’a pas d’autre choix que de passer en mode ludique, et faire comme si le marxisme affiché ne devait avoir aucune conséquence sérieuse ; mais aussi et surtout, il se met au diapason des émeutiers tant par ses connaissances (les Marx Brothers) que par ses dispositions (il accepte de plaisanter), exactement ce que cherche cette révolution « bon enfant » : la vie est courte, jetons aux orties le principe de réalité pour favoriser le principe de plaisir, et amusons-nous ensemble !