Métro, boulot, dodo

Ce slogan encore vivace est tiré d’un poème de Couleurs d’usine (1951) adapté en mai 68 par Pierre Béarn :

Au déboulé garçon pointe ton numéro
Pour gagner ainsi le salaire
D’un morne jour utilitaire
Métro, boulot, bistro, mégots, dodo, zéro

Dans l’original comme dans le slogan, même les oreilles non expertes perçoivent l’affûtage rhétorique, parfaite illustration de la disponibilité pour tous des produits les plus raffinés des arts. Il est réservé aux spécialistes d’y reconnaître l’hypozeuxe (reprise de la même construction grammaticale, parfois elliptique), les homéotéleutes (mots de même terminaison) homorythmiques (ici tous ont deux syllabes), mais la jouissance, elle, n’est pas un privilège. La phrase a prestement rejoint le panthéon ternaire des formules percutantes, qu’elles soient comme ici bisyllabiques (mane, thecel, pharès ; veni, vidi, vici) ou non (liberté, égalité, fraternité ; see, sex and sun). Sur fond d’assimilation globale se détache par métonymie une histoire navrante, celle de la morne journée de tout un chacun, répétitive à l’instar de la structure du slogan, et ne comportant aucune activité susceptible de soustraire l’ensemble de la société à son abrutissement. Pour couronner le tout, le choix final du mot « dodo » emprunte à un vocabulaire ouvertement enfantin (dada, papa, pipi, popo, mimi, bébé…) : le peuple est bien tenu dans l’infantilisme.

Source de l’image : L’Histoire en citations