Laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes

Ce slogan emprunte au Bahorel des Misérables la citation « Bourgeois, croyez-moi, laissons la peur du rouge aux bêtes à cornes. »

Démultipliée grâce aux sérigraphies des collectifs ouvriers-étudiants de l’Atelier populaire de l’ex-Ecole des Beaux-arts, l’injonction s’appuie sur deux figements sémantiques (« peur du rouge » et « bêtes à cornes »), qui partagent une connotation scientifique commune, les bovins étant plus sensibles aux couleurs proches du rouge ‒ sans que cette sensibilité soit la cause d’un comportement agressif.

Dans le contexte de la guerre froide, la « peur du rouge » est d’abord interprétée par métonymie comme peur des communistes. Cette peur, pouvant sembler vraisemblable (présupposé du verbe laisser à l’impératif et à la première personne du pluriel), est ensuite tournée en ridicule grâce au complément indirect « les bêtes à cornes » ‒ qui, interprété comme une périphrase figurée, pourrait évoquer les cocus, si fréquemment moqués dans la tradition populaire. La dénotation réaliste l’emporte finalement sur la métonymie, dans un renversement syntaxique. Le physiologique – le plancher des vaches –  prend alors le pas sur le politique : ne nous préoccupons pas de cette histoire de rouge, qui n’est qu’affaire de bêtes, c’est-à-dire bêtises.

Mais en 1968, la lecture de l’affiche ne s’arrête pas au slogan, elle glisse vers son arrière-plan iconique. L’impression de bœufs rouges et blancs, réalisée au pochoir en tissu, donne une texture qui ressemble à du cuir ; ce cuir renvoie évidemment à la peau de l’animal, mais crée aussi un lien implicite entre bovins et humains puisque ses rainures, par l’activation du schème iconique des empreintes digitales, évoquent différentes couleurs de la peau humaine. Ce drôle de troupeau indiscipliné, dont un bovin, en bas à gauche, est marqué non pas au fer (rouge) mais au tampon des ateliers populaires, présente des nuances multiples qui déteignent les unes sur les autres.

L’on comprend mieux la séparation du slogan en deux lignes distinctes : « Bourgeois, croyez-moi, laissons là ces bêtises » semblent déclarer ces multiples Bahorel à cornes, « MAIS méfiez-vous, les multitudes révolutionnaires actuelles sont peut-être bien plus piquantes que votre vieux rouge ! »

 

A propos Loïse Bilat

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