Il y a, en France, 38 000 communes… nous en sommes à la seconde

Alors qu’en Mai 68, beaucoup d’autres slogans prennent la forme d’une injonction, celui-ci est formulé comme une évidence. Le premier segment, descriptif, a la solennité quelque peu sentencieuse des énoncés qu’on apprend à l’école : de fait, l’Hexagone compte alors près de 40 000 circonscriptions administratives ou « communes ». Mais le coup de force tient à faire passer pour également admis le second segment, où le ton monte : ce dernier transforme implicitement un nom commun en nom propre, renvoyant non plus aux communes de France, mais à la Commune de Paris – la dernière des révolutions, restée à la fois un symbole des conquêtes populaires et de la répression qui y fit barrage. La singularité de la Commune n’empêche pas qu’on la mette ici au pluriel (ne connaît-elle pas d’ailleurs en 1870-71 des alter ego à Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Etienne, etc. ?) : la majuscule tombe peut-être dans le jeu de mots, mais pas la barricade, et les insurgés de Mai 68 – qui n’ont cessé de se référer à l’expérience anti-autoritaire de 1871 – peuvent se poser en nouveau communards. À la veille de son centenaire, la Commune n’est donc pas morte ; elle est ressuscitée. « Vive la Commune du 10 mai », lit-on sur les murs du Quartier latin, comme la promesse d’insurrections en chaîne. Jamais deux sans trois !

Image : dessin de Jean Effel

Source : site des Amies et Amis de la Commune de Paris (1871)

A propos Sarah Al-Matary

Sarah Al-Matary (université Lyon 2, UMR 5317 IHRIM) Enseignante-chercheuse spécialisée dans les relations qu’entretiennent la littérature et les idéologies aux XIXe et XXe siècles, je prête une attention particulière aux « langages du politique ». En témoigne ma thèse, consacrée à l’idée de « race », ce mot dont Maurice Tournier écrivait – alors que je n’étais encore qu’en classe de cinquième – qu’il avait « perdu la raison »… Dans cette étude comparatiste, sensible à l’écart qui séparait les usages du mot « race » en français et en espagnol, j’envisageais les différentes acceptions (biologique, mais aussi linguistique, sociale et ethnico-confessionnelle) de l’expression « race(s) latine(s) », sans oublier que cette expression ne circonscrivait pas entièrement la réalité qu’elle décrivait. Passionnée depuis lors par les discours de « réaction » ‒ d’où qu’ils émanent ‒, je m’intéresse à la polémique comme observatoire privilégié de l’histoire intellectuelle, mais aussi comme moyen de dépasser l’approche monographique et canonique de la littérature. C’est sous cet angle que je prépare une histoire de l’anti-intellectualisme en France (XIXe-XXIe siècles).

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