Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi !

Cette injonction est tendue entre deux mouvements contradictoires : l’un projectif (« cours vite ») et l’autre régressif « (derrière toi »), comme si, tout occupé à regarder vers un horizon de progrès et happé par la promesse des lendemains qui chantent, le révolutionnaire de 68 devait fuir, les jambes à son cou, un passé infâme qui le poursuit.

Ce double mouvement évoque pour nous l’ange de l’Histoire de Paul Klee commenté par Walter Benjamin dans Angelus novus. Le corps de l’ange est étrangement tourné vers le passé alors que son regard de rage se dirige avec force vers l’avenir. Ce tableau, et l’éclairage inquiet que nous en a légué Benjamin, ne cesse de nous interroger. L’idée de progrès n’est-elle qu’une sotte illusion ? Si celui-ci nous paraît si peu lucide, c’est à cause – dit Benjamin dans sa 8e thèse sur le concept d’histoire – de « notre stupeur de voir que les choses auxquelles nous assistons sont “encore” possibles [au XXe siècle] ». Le slogan de 68 nous interpelle de la même façon : face aux catastrophes dont nous sommes les témoins incrédules et au « monceau de ruines » qui se dresse à nos pieds, comment faire tenir l’idée de progrès en tant que loi historique au XXIe siècle ?