« Un doigt d’honneur dans une moufle, ça n’aura pas d’effet majeur »

Frédéric Says, Billet politique, France Culture, 27 août 2018

Pour la rentrée, Frédéric Says offre sur France Culture plusieurs fleurs de rhétorique, qui forment le bouquet final – la clausule – de sa chronique. Dans celle du 27 août dernier, il est question de l’effet vraisemblable de formules purement épidictiques, mais hélas pas forcément aussi rassembleuses qu’elles le devraient, telles que « l’Europe, c’est la paix », que l’on attribue facilement aux euro-défenseurs. Dans le meilleur des cas, les formules épidictiques sont admises d’avance parce qu’elles s’adressent à un auditoire déjà acquis. Mais, contrepartie, les pires comme les meilleures piétinent. Elles appartiennent en effet à un répertoire connu, puisque déjà acquises, et prêchent les convertis. Or, remarque Frédéric Says, les eurosceptiques reviennent en force, sous la forme des extrêmes droites qui grandissent presque partout en Europe, et face à elles les belles formules « seront aussi efficaces qu’un doigt d’honneur dans une moufle ». On traduit aisément la comparaison : elles auront une efficacité nulle. Le doigt d’honneur est métaphorique – c’est un phallus – puis métonymique – ce phallus est le moyen de la pénétration sexuelle – puis re-métaphorique – cette pénétration signifie la dépréciation de l’objet sexuellement pénétré – dépréciation qui n’est pas isolée (« on n’en a rien à foutre », « on va les baiser », etc.) même s’il est probable qu’il s’agisse plutôt de la sodomie (« va te faire enculer ») que de la pénétration vaginale (un mari « honore » sa femme sans ironie, contrairement à l’antiphrase de l’« honneur » du doigt). Quoi qu’il en soit de cette pénétration, Frédéric Says traduit son inefficacité par cette belle syllepse : « ça n’aura pas d’effet majeur ». Le mot « majeur » cumule en effet deux sens, l’un qui désigne par contraste avec « mineur » un degré positif dans une échelle d’évaluation, sens courant après le mot « effet », l’autre qui dans ce contexte désigne le troisième doigt de la main, en brandissant lequel effectivement on fait un doigt d’honneur. Mais, si l’on veut être efficace, sans moufle. Ici la moufle, c’est la rhétorique courante : elle  « isole » (bien au chaud le doigt d’honneur ne se voit pas) et elle rend bien maladroit.

A propos Hugues Constantin de Chanay

Hugues Constantin de Chanay est professeur au département de Sciences du Langage de l'Université Lumière Lyon 2. Il travaille en sémantique et en analyse du discours, en intégrant aux discours les aspects non verbaux (images, intonations, gestes). Ses recherches portent tout particulièrement sur le discours politiques, notamment sur les débats d'entre-deux-tours des présidentielles françaises. Voir sa page personnelle sur le site du laboratoire ICAR.

Check Also

« L’opposition peine à exister »

(Les Matins de France Culture, 17/05/2018 à 8 h 30) Il est des métaphores si …