« Pour un nouvel Epinay de la gauche »

Tribune, Le Monde, 4 mars 2020

Dénommer le congrès d’un parti politique par le nom de la ville dans lequel il s’est tenu relève bien sûr de la métonymie. Ainsi en va-t-il de la relation entre l’accession de François Mitterrand à la tête du PS et la ville d’Epinay-sur-Seine, dont le nom est raccourci pour les besoins de l’opération : Epinay n’est alors plus le nom d’une localité, mais celle d’une réunion restée historique, celle qui a vu la dernière étape de la transformation du Parti socialiste, Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO), en Parti socialiste – tout court, dénomination souvent ramenée à sa siglaison PS. Le Parti d’Epinay était né, en cette fin de printemps 1971. En quelques mois, la fort délabrée Vieille maison (périphrase métaphorique référant au discours de Léon Blum au congrès de Tours) était transformée en un puissant outil de conquête du pouvoir, portant son leader à l’Elysée dix ans plus tard, après avoir conduit tant de ses militants dans de nombreuses assemblées régionales, départementales et municipales.

Le côté quasiment miraculeux du processus justifie le passage de la métonymie à l’antonomase. On va dorénavant parler d’un Epinay pour dénommer un congrès susceptible de transformer, sinon le plomb en or, du moins l’émiettement en rassemblement et les défaites lancinantes en victoires éclatantes ! Rien de surprenant dès lors à ce que fleurissent, aux lendemains de la double scission macronienne et hamoniste, des déclarations demandant un nouvel Epinay ou suggérant de refaire Epinay. Dernier appel en date, particulièrement remarquable par la qualité de ses signataires, tous mitterrandistes de la première heure et anciens dignitaires des deux septennats de l’auteur du Coup d’Etat permanent, celui publié par Le Monde du 4 mars 2020 et intitulé : « Pour un nouvel Epinay de la gauche ! »[1]. Le titre est reformulé plus explicitement dans le corps du texte : « un nouvel Epinay, de toute la gauche cette fois ». L’antonomase ainsi précisée s’en trouve appauvrie.

            En effet, on peut se demander si ce rassemblement des « Verts, Insoumis, Communistes, Socialistes, Radicaux, etc. »  ne fait pas plus penser au congrès de 1905 dit, là encore par métonymie, du Globe parce qu’il s’était tenu dans la salle portant ce nom, à Paris. Le congrès d’Epinay ne créait pas à proprement parler un nouveau parti : il s’agissait toujours du Parti socialiste, qui gardait son siège central, ses locaux départementaux et communaux ou cantonaux, ses permanents. Juridiquement, il n’y eut aucune solution de continuité (toujours pour parler à la manière de Léon Blum) : le Parti socialiste (PS) continuait purement et simplement le Parti socialiste (SFIO) – lequel avait d’ailleurs abandonné ce sous-nom depuis déjà deux ans. 

La comparaison, constitutive de l’antonomase, semble bien plus pertinente entre ce à quoi appelle le texte récemment publié et le congrès du Globe, qu’entre ledit souhait et le congrès d’Epinay. Il s’agit bien de fusionner des organisations existantes en un parti nouveau, et non de transformer un parti existant. Mais il est vrai que tant le Globe qu’Epinay ont été appelés congrès de l’unité. Peut-être un troisième congrès – le troisième congrès majeur de l’histoire socialiste française – pourrait être aussi convoqué : celui de Tours, qui connut la grande scission et la création du Parti communiste. Le projet de rassembler à nouveau communistes et socialistes reviendrait en effet à « refaire un congrès de Tours à l’envers », comme l’écrivait Julien Dray[2] – pour écarter cette hypothèse.

Mais en tout état de cause, la référence au congrès d’Epinay est aujourd’hui beaucoup plus parlante que celle au congrès du Globe, et celle au congrès de Tours commence à s’obscurcir – cent ans déjà ! Or, pour fonctionner, l’antonomase doit parler…


[1] https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/03/pour-un-nouvel-epinay-de-la-gauche_6031610_3232.html  

[2] Dray (Julien), Ce qu’il faut changer au Parti socialiste, Grasset, 2003.