« On a quand même pris cher ces dernières années »

Libération, 9 juillet 2019, p. 5.

Qui s’exprime ainsi dans Libération ? Christian Jacob, chef des députés Les Républicains, cité verbatim. Ironie du sort, c’est un parti conservateur qui adoube là un emploi intensif tout récent de l’adjectif français « cher » : en effet il n’y reconnaît pas que LR a fourni des prestations onéreuses, mais il avoue que dernièrement le parti a dû encaisser de rudes coups (qui l’ont donc écorné, à preuve ses maigres résultats aux dernières élections européennes).

Par là, Christian Jacob épouse un dialogisme doublement bottom up : il provient de la jeunesse (la plus « basse » des classes d’âge), et spécialement de celle des milieux financièrement les moins favorisés. Il y a environ trois ans, Alain Nicaise, enseignant en lycée professionnel, notait un tel emploi chez ses élèves, l’une ayant justifié son choix de travailler sur la marque Chanel par ces mots : « c’est cher classe » – translation en l’occurrence, et déjà néologisme de sens par motivation métaphorique ou extension sémantique (évolution traditionnellement vue comme une synecdoque de l’espèce) qui fait passer de cher (« intense en prix ») à cher (« intense » tout court). Les mêmes disent à présent « on a pris cher », dans le même sens que dans l’énoncé de Christian Jacob.

Le bénéfice escompté semble clair : cela normalise en quelque sorte les difficultés de LR que d’employer pour les désigner une expression qui est dans l’air du temps. Mais, revers de la médaille, on peut se demander si le parti ne va pas plutôt pâtir de cette juvénilité linguistique, si son électorat traditionnel reste habitué à considérer toute évolution de la langue comme un affront patrimonial. Il risque de continuer à prendre cher…

Crédits photo : Stéphane Mahé