Les vieux gardent-ils la chambre ?

Crédits photo : Bertrand Rindoff Petroff /Getty

Alors que s’annoncent les élections sénatoriales (dimanche 27 septembre), il n’est peut-être pas superflu de rappeler que c’est dans un mouvement de retour à l’Antiquité romaine que l’appellation Sénat a été introduite dans les institutions françaises par la Constitution du 22 Frimaire An VIII. Mais celle de l’An III, qui instituait pour la première fois le bicamérisme dans notre pays, avait déjà créé un Conseil des Anciens – ce qui d’une certaine façon en revenait au même, puisque le Senatus romain était ainsi dénommé par référence à l’âge de ses membres.

Il n’est pas certain que pour le plus grand nombre, le nom de la seconde chambre française évoque encore aujourd’hui la vieillesse. Certes, l’étymologie de sénat est suggérée par sa parenté avec d’autres mots : sénile, sénilité, sénescence, et le très à la mode senior. Mais il est probable que l’association d’idées entre un âge avancé et la composition de la chambre haute doive moins à la linguistique qu’à la sociologie.

De fait, après les renouvellements de 2017 des deux assemblées, respectivement en juin et en septembre, la moyenne d’âge de l’Assemblée nationale était de 48 ans et celle du Sénat de 61 ans. L’écart était substantiel, certes amplifié conjoncturellement par le net rajeunissement du Palais Bourbon suite à l’élection présidentielle « chamboule-tout ». Mais les raisons plus structurelles de cette différence, constante dans la durée, sont connues.

La loi, d’abord, fixe à 24 ans, et non pas à 18 comme pour les autres élections (présidentielle comprise), l’âge minimum pour postuler à un siège au Palais du Luxembourg. Mais surtout, elle fait désigner les sénateurs par un collège de grands électeurs, la plupart déjà détenteurs de mandats électifs et donc plus âgés que l’ensemble de leurs concitoyens, réservant souvent leurs suffrages à leurs pairs déjà expérimentés dans la gestion des territoires. Aussi les sièges de sénateurs viennent-ils souvent couronner une carrière d’élus locaux. Et le fait de dénommer Sénat la chambre haute est un hommage à l’ancienneté et à la sagesse.

Ce qui explique que le constituant de 1946 ait remplacé cette appellation par celle de Conseil de la République, pour bien marquer l’abaissement de la seconde assemblée par rapport à ce qu’elle était avant-guerre – et que celui de 1958 l’ait rétablie en même temps qu’il rendait au Sénat une partie de son lustre d’antan.

            On notera pour finir que dans les démocraties européennes, les chambres hautes portent souvent pour nom l’équivalent du mot français sénat. Mieux, ledit mot sénat est devenu un terme générique pour désigner toute seconde chambre, évoquant sans doute aussi, du fait de l’histoire et du droit, une instance marquée par l’âge de ses membres, et au-delà, par sa sagesse, voire son conservatisme. De fait, la structure regroupant toutes les secondes chambres d’Europe s’appelle Association des Sénats d’Europe.

            Un peu partout donc, au moins symboliquement par le truchement des mots mais aussi souvent dans la réalité démographique, les vieux gardent bien la chambre – du moins celle que paradoxalement l’on qualifie tout à la fois de seconde et de haute, contrairement à la traditionnelle association entre la hauteur et une certaine primauté.