Les derniers de cordée

Mougey, Le Canard Enchaîné, 20 novembre 2019, p. 6

Bouleversé par un film sur la banlieue, Macron se fait consoler sur les genoux de Brigitte, au centre d’un intérieur clos et bourgeois (rassurant refuge des ors de la République ?) : il a vu des « derniers de cordée » ! Ceux-ci réactualisent par dialogisme la métaphore des « premiers de cordée » par laquelle Emmanuel Macron créditait les élites, en 2017, de la vertu de solidarité, tout en rendant leur existence aussi nécessaire que celle des extrémités d’une chose finie (en l’occurrence une corde). Le dessin y ajoute une erreur bien macronienne, car cette antithèse in absentia entre premiers et derniers reflète l’aveuglement du président : obnubilé par l’esprit d’équipe, il n’aurait pas vu que les misérables dont il est question étaient tout sauf encordés. D’où une syllepse : est désigné le peuple des banlieues (sujet du film, avec les violences policières, que Macron semble ne pas vouloir voir), mais aussi les ouvriers intégrés et bien utiles qui, sauf au cinéma, restent dans l’ombre (autre illusion macronienne). Surtout, le dessin sape la manœuvre de Macron pour renflouer son éthos et se défaire de son étiquette de « président des riches » : s’intéresser aux derniers de cordée, c’est témoigner à la fois d’arétè (« vertu » – en l’occurrence la fibre démocrate de la non-discrimination) et d’eunoia (« bienveillance » – en l’occurrence une tendance à la compassion). Mais pour le Canard on ne se refait pas : si Macron a été ému, eh bien c’est parce qu’il a horreur des pauvres et qu’il n’a pas pu se préserver par son habituel déni.