« Le monde d’après »

Photographie : Duangphorn Wiriya via Unsplash

De quel monde parle-t-on quand on utilise l’expression le monde d’après ? La locution adjectivale invariable d’après, construite à partir de la préposition après prise dans son acception temporelle, signifie « suivant », « qui vient après ». A priori donc, le monde d’après est le monde qui va venir après le monde actuel. Mais les choses ne sont peut-être pas si simples.

La première question qui se pose est celle du sens qu’il convient de donner à monde. S’agit-il de l’univers entier, de notre planète, de la société humaine en général ou de la nôtre en particulier ? Le flou sur la définition de l’objet permet une certaine marge de liberté à celles et ceux qui tentent de prédire la suite des événements ou de prescrire les choix à effectuer.

La seconde question concerne la locution d’après. D’abord parce que, en tant que préposition, après appelle l’indication de ce qui suit. Et aussi parce qu’après est un élément de formation lexicale, donnant de nombreux mots composés dans lesquels il est suivi d’un substantif (après-guerre, après-midi.…). Du coup, quand on entend parler du « monde d’après », il semble qu’on ne puisse s’empêcher de se demander : « après quoi ? » – même si la réponse est en principe, comme on vient de le dire : « après le monde actuel ».

De fait, une rapide interrogation de Google nous renvoie à de multiples occurrences d’expressions comme le monde d’après la pandémie ou le monde d’après le coronavirus. Mais la plupart du temps, on nous parle du « monde d’après » sans que l’adverbe après devienne préposition, et donc sans plus de précision. On ne sait donc pas très bien après quoi va venir ce monde. Sera-t-il celui d’après le confinement (nous y serions donc déjà, en espérant ne pas devoir y retourner), celui d’après la pandémie (il semble malheureusement qu’on aurait alors du temps devant nous pour nous préparer à la suite), celui d’après la survenue des conséquences économiques et sociales de l’épidémie et de son traitement (lesquelles devraient apparaître progressivement, durant une longue période) ?

Mais à lire et à entendre ce qui s’écrit et se dit à propos de ce mystérieux « monde d’après », on peut se demander si l’énigmatique d’après ne serait pas la locution prépositive signifiant « en se référant à », « selon l’avis de ». Savants et politiciens venant nous décrire ce qui nous attend après le coronavirus semblent à peu près tous trouver dans les événements actuels la confirmation de leurs thèses habituelles – même lorsqu’ils affirment d’abord le contraire. En somme, le « monde d’après », c’est souvent le monde d’après… moi, le monde selon moi.

 N’oublions pas, cependant, que après peut aussi être un nom masculin signifiant « futur », « avenir » – ce qui nous amène à poser une question préalable aux précédentes : y aura-t-il un après, après la pandémie ? Quelques mots et quelques notes de Guy Béart nous reviennent à l’esprit :

Il n’y a plus d’après,

A Saint-Germain-des-Prés.

Ce qui laisserait envisager un « monde d’après » tellement différent du précédent qu’on pourrait ajouter :

Ce n’sera plus toi,

Ce n’sera plus moi.

Sont-ils plus optimistes, ceux qui ironisent en prédisant que le monde d’après ressemblera furieusement au monde d’avant ?