« HOMARDGATE // RUGY // MI-CUIT »

Le vendredi 12 juillet 2019, alors que François de Rugy est soupçonné de profiter des fonds publics pour s’assurer un train de vie luxueux, Libération consacre sa une à l’affaire – devenue médiatiquement emblématique – de la mise de homards bleus au menu de dîners officiels, et titre sur trois lignes : « HOMARDGATE // RUGY // MI-CUIT ». Dans cet énoncé, les innovations stylistiques résident dans le timide calembour qui affleure sous Rugy (qui ressemble à « rougi », couleur qui témoigne de la cuisson des homards), et dans la remotivation d’une métaphore éteinte (la cuisson représentant une transformation irréversible qui conduira à la perte des avantages). Mais le mot le plus voyant, « HOMARDGATE », n’est pas une forgerie propre à Libération. On le trouve dans des blogs ou sur Tweeter, précédé d’un hashtag qui lui confère précisément le statut d’expression partagée et à partager, et doté d’une capitale centrale qui signale la composition morphologique du mot (« #HomardGate »). Dépourvu de hashtag et neutralisant l’opposition de casse du fait de l’utilisation exclusive des capitales dans les titres mis en une, le « HOMARDGATE » de Libération du vendredi 12 (car dès le lendemain le mot apparaît sous la forme « #HomardGate » dans un article du même journal) n’est qu’une reprise partielle d’un néologisme qui circule dans un grand nombre de communautés discursives et qui exploite un procédé ayant déjà lui-même une longue histoire. Depuis le « Watergate » de 1974 (scandale politico-médiatique ayant poussé Richard Nixon à démissionner de la présidence des États-Unis), « gate » est devenu en anglais un suffixe marquant un « scandale public provoqué par des révélations subites », et la motivation morphologique s’est depuis mondialisée : tout comme le « Monicagate » a pu désigner le scandale qui a frappé Bill Clinton lors de la découverte de sa liaison avec Monica Lewinsky, le « Penelopegate » a récemment désigné le scandale déclenché autour de François Fillon suite à des soupçons de fraude, notamment l’attribution à son épouse d’un emploi fictif. Loin de se singulariser, Libération rejoint une série rhétorique dont l’objet est ce que Barthes appelait l’« institution du réel » : le baptême collectif de l’affaire Rugy la fait entrer dans la série des événements décisifs.