« Pour parler aux dégoûtés, il ne faut pas être avec les dégoûtants »


(Raquel Garrido, Libération, 24 avril 2017)

« Quand les dégoûtés seront partis, il ne restera plus que les dégoûtants » : la citation, attribuée tantôt à Pierre Mauroy, tantôt à Paul Vanden Boeynants, a décidément du succès chez Jean-Luc Mélenchon. En janvier 2016, il la reformulait déjà pour commenter le départ du gouvernement de Christiane Taubira : « Les dégoûtés partis, il reste les dégoûtants ». Sa porte-parole la remanie aujourd’hui plus profondément pour expliquer que le leader de la France insoumise n’ait pas appelé dimanche soir à voter Emmanuel Macron contre Marine Le Pen. Dans sa version originale, la citation a recours à un polyptote, qui confronte deux termes empruntés à la famille de « dégoût », pour justifier la participation au pouvoir en dépit des concessions que cette dernière implique : à l’intransigeance de ceux qui démissionnent dès qu’ils se sentent compromis, est opposé un principe de responsabilité selon lequel les purs ne sauraient céder la place aux intrigants sans scrupule. Dans la bouche de Raquel Garrido, il ne s’agit pourtant plus de condamner l’inflexibilité politique mais au contraire de la défendre : par « dégoûtés », elle ne désigne pas ici les acteurs politiques soucieux de ne pas se salir les mains mais les électeurs tentés par le « tous pourris », qui risqueraient de voir dans le soutien à Emmanuel Macron une manoeuvre politicienne. On s’étonnera de voir ainsi employer la maxime à contre-emploi. A moins qu’il ne s’agisse d’annoncer sans le dire une position différente ? Car en l’occurrence, si les dégoûtés s’abstiennent, nous aurons en effet les dégoûtants !

A propos Chloé Gaboriaux

Enseignante-chercheuse à Sciences Po Lyon et au laboratoire Triangle. Voir ma page personnelle sur le site du laboratoire Triangle.

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