« Rugissez comme des lions et débarrassez-vous des ânes ! »

(Nicolas Dupont-Aignan, meeting au Cirque d’Hiver, 19 avril 2017)

C’est au Cirque d’Hiver, célèbre pour sa ménagerie, que Nicolas Dupont-Aignan donne sa dernière consigne de vote avant le premier tour de l’élection présidentielle : « Rugissez comme des lions et débarrassez-vous des ânes le plus vite possible ! » reformule sur le mode injonctif un jugement de Georges Clemenceau. En pleine affaire Dreyfus, alors que le pays était profondément divisé, ce dernier avait rapporté les propos d’un « officier allemand » qui, pendant la guerre de 1870, avait reconnu, devant le courage des soldats Français, qu’ils étaient « des lions conduits par des ânes ». Clemenceau remotive cette opposition pour dénoncer les élites militaires et religieuses qui ont condamné Dreyfus au mépris de la justice et des droits de l’homme – principes que les dreyfusards espèrent bien faire valoir comme des lions. Le bestiaire politique français, où le lion symbolise le pouvoir (qu’il soit monarchique ou républicain), tandis que l’âne est attaché, dans le langage et les croyances populaires, à la simplicité et à la bêtise, s’en trouve renversé. NDA infléchit la citation de Clemenceau au moyen d’une comparaison ; il encourage les électeurs à suivre leur instinct (plutôt que les sondages) et à exprimer avec force leur colère, afin de repousser des élites butées en les effrayant. Une démocratie du plus fort ?

Crédits photo : Sipa

A propos Sarah Al-Matary

Sarah Al-Matary (université Lyon 2, UMR 5317 IHRIM) Enseignante-chercheuse spécialisée dans les relations qu’entretiennent la littérature et les idéologies aux XIXe et XXe siècles, je prête une attention particulière aux « langages du politique ». En témoigne ma thèse, consacrée à l’idée de « race », ce mot dont Maurice Tournier écrivait – alors que je n’étais encore qu’en classe de cinquième – qu’il avait « perdu la raison »… Dans cette étude comparatiste, sensible à l’écart qui séparait les usages du mot « race » en français et en espagnol, j’envisageais les différentes acceptions (biologique, mais aussi linguistique, sociale et ethnico-confessionnelle) de l’expression « race(s) latine(s) », sans oublier que cette expression ne circonscrivait pas entièrement la réalité qu’elle décrivait. Passionnée depuis lors par les discours de « réaction » ‒ d’où qu’ils émanent ‒, je m’intéresse à la polémique comme observatoire privilégié de l’histoire intellectuelle, mais aussi comme moyen de dépasser l’approche monographique et canonique de la littérature. C’est sous cet angle que je prépare une histoire de l’anti-intellectualisme en France (XIXe-XXIe siècles).

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