« J’assume »

(Frédéric Says, France Culture, 21 décembre 2017)

Jeudi 21 décembre 2017, Frédéric Says consacre le billet politique qu’il tient quotidiennement sur France Culture à l’expression par laquelle Édouard Philippe a justifié la veille un vol privé Paris-Tokyo au prix exorbitant : « j’assume ».

Que la construction soit transitive en contexte ‒ « j’assume complètement cette décision, je l’assume tellement que je veux l’expliquer », ‒ ne change rien à l’analyse qu’en fait Frédéric Says, qu’on peut donc elle aussi assumer complètement, tout en précisant pourquoi l’observateur peut parler de « procédé rhétorique » pour cet usage performatif d’assumer, ce « Sésame ferme-toi » adressé aux journalistes. F. Says diagnostique une évolution du sens du verbe assumer. Initialement, ce dernier renvoie à la responsabilité endossée (assumer une fonction) ou à la solidarité avec une position (être prêt à endurer les conséquences indésirables de sa solidarité). Mais il en va autrement du sens qui se diffuse en politique et qu’on retrouve chez Édouard Philippe : son « j’assume » n’annonce aucune charge qu’il serait prêt à endosser, aucun tournant de sa politique. Au contraire, le Premier Ministre maintient ses positions, rien de plus. En faisant ce voyage, il serait indiscutablement dans son bon droit.

On pourrait voir une syllepse rhétorique dans cet usage : le « je persiste et signe » moderne bénéficierait du crédit associé au sens classique pour tout ce qu’il convoie de courage, d’engagement, de désintéressement. Mais une telle analyse présupposerait qu’il existe dans les mots des sens pré-connus, stables et bien délimités, auxquels s’ajoutent de nouveaux usages. La réalité est plutôt à l’évocation dialogique créatrice d’indétermination discursive. Les déclarations d’É. Philippe en évoquent d’autres, pour son auteur comme pour ses auditeurs, sans qu’on puisse toujours dire lesquelles. Les unes correspondent à un rattachement entier à une cause ou une fonction, quand bien même il deviendrait préjudiciable. Les autres au maintien ferme d’une position personnelle. On rejoint quoi qu’il en soit Frédéric Says : si Édouard Philippe « assume », c’est pour éconduire les questions gênantes en s’abritant du même coup derrière les exigences de la fonction qu’il exerce. Une manière de dire : « Je suis dans l’exercice normal de ma mission, à laquelle je corresponds de tout mon être. Et vos questions, elles, sont illégitimes ».

Crédits photo : Jacques Witt/SIPA

 

Post Scriptum : « J’assume », un autre regard

L’analyse de F. Says est de la bonne rhétorique sémasiologique : il part de la forme du mot, analyse l’évolution de son sens et pointe une forme de cumul des premier et second sens dans le discours philippien (représentatif d’une tendance à l’œuvre dans l’ensemble du discours politique).

Au verso, la rhétorique a aussi une face sémasiologique : à la place de « j’assume complètement cette décision, je l’assume tellement que je veux l’expliquer », qu’aurait dû dire Édouard Philippe pour que l’analyste ait le sentiment d’avoir affaire à une vraie justification et non à une pirouette de discours ? Sans aller chercher très loin, on voit qu’il est engagé dans un processus (la rhétorique onomasiologique implique l’appauvrissement généralisant : ici on appauvrit « il a pris l’avion »). Pour justifier le processus, qui est en cause, le plus direct était de parler du processus. Mais ici le discours est indirect, précisément métonymique : il opère un glissement (réducteur) du processus à celui qui y est engagé et à son attitude.

Alors qu’en droit l’irresponsabilité est une circonstance atténuante, la responsabilité étant nécessaire à l’infraction, au contraire en politique l’engagement d’un individu, l’affichage de la conscience qu’il a de ses actes, quelle que soit son idéologie, quelle que soit la pratique qui lui est reprochée, l’absolvent.

A propos Hugues Constantin de Chanay

Hugues Constantin de Chanay est professeur au département de Sciences du Langage de l'Université Lumière Lyon 2. Il travaille en sémantique et en analyse du discours, en intégrant aux discours les aspects non verbaux (images, intonations, gestes). Ses recherches portent tout particulièrement sur le discours politiques, notamment sur les débats d'entre-deux-tours des présidentielles françaises. Voir sa page personnelle sur le site du laboratoire ICAR.

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