Des 1er Mai chamailleurs

Dans une vidéo postée sur son compte Twitter lors de la Journée internationale des travailleurs, officiellement appelée en France « Fête du Travail » depuis 1948, le président de la République a regretté que la pandémie en cours empêche cette année le déroulement normal du 1er Mai. Il a exprimé « une pensée pour les organisations syndicales, qui ne peuvent tenir leurs traditionnels défilés » ainsi que pour « les travailleurs et les travailleuses de notre pays », avant de souhaiter « retrouver dès que possible les 1er Mai joyeux, chamailleurs parfois ».

            Qu’est-ce donc qu’« un 1er mai chamailleur » ? Première difficulté : chamailleur est un nom qui désigne, ou un adjectif (c’est le cas ici) qui qualifie une personne. La formule macronienne suppose donc une double métonymie, permettant de passer d’une date – le 1er mai – à ce qui se produit de plus marquant ce jour-là – notamment les manifestations syndicales –, puis desdites manifestations à ceux qui les organisent – les syndicalistes – et ceux qui les peuplent – les travailleurs. Ce sont donc bien les travailleurs et leurs organisations représentatives qui sont décrits comme étant « chamailleurs ».

            Mais qu’est-ce qu’être « chamailleur » ? Cela se dit de quelqu’un qui « aime à se disputer », nous dit le Petit Robert. Le mot renvoie bien sûr au verbe chamailler, dont la forme moderne pronominale réciproque se chamailler signifie « se quereller bruyamment pour des raisons futiles ». Il est particulièrement éclairant de noter que l’exemple donné par le dictionnaire est : « des enfants chamailleurs ». L’usage de cet adjectif en parlant d’adultes ressortit donc au registre de l’infantilisation.

            On l’aura compris : pour Emmanuel Macron, la lutte des travailleurs est futile – puérile –, et les travailleurs en lutte se comportent comme des enfants – quand ils se disputent avec leurs patrons et contestent la politique gouvernementale, et/ou quand ils se disputent entre eux à travers les débats opposant les organisations syndicales (c’est probablement surtout de cela que veut se moquer le président). L’emploi de l’adverbe parfois (« chamailleurs parfois ») ne parvient pas à atténuer la charge toute de condescendance et d’arrogance portée par le propos présidentiel : les luttes ouvrières sont traitées par le déni, et ceux qui les conduisent, par le mépris. Sans oublier une nouvelle manifestation de cette conception ethniciste et quelque peu ringarde qui transforme les Français en des Gaulois incurablement querelleurs.

            On notera aussi au passage la confirmation du goût élyséen pour une certaine préciosité du langage – l’adjectif chamailleur n’est plus d’un usage très courant – et peut-être enfin, en l’espèce, une attirance pour les rapprochements de mots fondés sur leur ressemblance phonétique : la journée internationale des travailleurs s’en trouve réduite à une journée internationale des chamailleurs.  

Une journée certes possiblement « joyeuse », mais aussi et surtout empreinte de gravité, puisqu’elle commémore le sang versé au Haymarket Square de Chicago en 1886 dans la lutte pour la journée de huit heures.

Image : affiche anonyme, 1er mai 1936 © CIRIP – Photo Alain Gesgon