« Affaire Benalla. Manu assume, Macron ne répond pas »

(Libération, 26 juillet 2018)

© dessin de Willem, Libération, 26 juillet 2018.

De même que la rhétorique, toute utile qu’elle soit, n’est jamais à la discrétion du seul locuteur qui en use, les appellations ne sont pas interchangeables (« Il y a des cas où il faut appeler Paris, Paris, et d’autres capitale de la France » notait ainsi Barthes dans son essai sur La Rochefoucauld, en écho à Pascal), qu’il s’agisse d’éviter une répétition ou de choisir le mot approprié. L’usage de « Manu » et de « Macron » pour désigner deux fois le même homme dans le même titre, loin d’être une simple variation synonymique, conduit à une opposition : Manu et Macron agissent de façon antithétique.

En dissociant ces deux facettes, Libération suggère qu’Emmanuel Macron les dissocie aussi, et qu’en Ponce Pilate le président couvre ce que fait l’homme et serait même prêt à commanditer en toute conscience les comportements franchement contestables attribués à Benalla, lui-même étant officiellement protégé par une immunité qui, suggérant son irréprochabilité, le dote presque d’un casier vierge par nature. On se souvient qu’il y a quelque temps, au lycéen qui lui demandait « Ça va Manu ? », Macron répondait « Tu m’appelles monsieur le président de la République » : question de protocole qui en la circonstance semblait  légitime. Mais la même logique de dissociation, si elle affranchit le président de ce que fait Manu, peut revenir pour le premier à laisser le champ libre à l’autre (car qui ne dit mot consent) et même à lui dégager le terrain.

On ne saurait en vouloir à « Manu ». D’une part « Manu », c’est l’ami que tout le monde a (d’où ce diminutif affectueux) et dont on peut se recommander dans n’importe quelle fête. C’est un « vrai mec », un « mec cool » : Manu communique sourdement à Emmanuel sa virilité sympa. D’autre part il « assume » : cet engagement est une explication suffisante et rend superflue toute autre justification (voir nos précédentes remarques à ce sujet à propos du « j’assume » d’Edouard Philippe). Mais Emmanuel, lui, ne répond pas : ni aux questions (il garde le silence, ce dont tout le monde s’aperçoit) ni de ses actes (donc il n’« assume » pas : ce que dit aussi le verbe « répondre »). Manu peut être mauvais garçon, Macron non. Chacun son rôle et le vernis de la plus haute fonction est intact.

En les rapprochant, Libération souligne que « Manu » et « Macron », certes on ne peut plus opposés linguistiquement, désignent une seule et même personne, et en critique par là l’incohérence. Car c’est bien Macron qui, dans le dessin de Willem paru dans le même numéro, endosse non seulement les attributs légaux de la force, mais ceux que Benalla qui l’encourage à l’arrière-plan est accusé d’avoir usurpés.

 

A propos Hugues Constantin de Chanay

Hugues Constantin de Chanay est professeur au département de Sciences du Langage de l'Université Lumière Lyon 2. Il travaille en sémantique et en analyse du discours, en intégrant aux discours les aspects non verbaux (images, intonations, gestes). Ses recherches portent tout particulièrement sur le discours politiques, notamment sur les débats d'entre-deux-tours des présidentielles françaises. Voir sa page personnelle sur le site du laboratoire ICAR.

Check Also

« L’opposition peine à exister »

(Les Matins de France Culture, 17/05/2018 à 8 h 30) Il est des métaphores si …