« Les pauvres sont les nègres de l’Europe »

(Nicolas de Chamfort)

Cet aphorisme de Nicolas de Chamfort, publié dans les Maximes et pensées (1795) est suivi d’une autre réflexion sur l’esclavage, particulièrement désenchantée (« Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer l’air à une certaine hauteur sans périr, l’esclave meurt dans l’atmosphère de la liberté »).

Nègre désigne alors les membres de la population noire, et renverrait de manière spécifique l’esclavage jusqu’au 19ème siècle (CNRTL), ou plus jusqu’à plus tardivement « une personne exploitée sans limites ». « Les pauvres comme nègres de l’Europe » peut être glosé en « les pauvres sont les esclaves de l’Europe », comme l’indique l’expression travailler comme un nègre (désormais désuète en raison de l’utilisation du substantif nègre, appréhendé comme discriminant, ou, encore traiter comme un nègre « Traiter quelqu’un avec dureté et mépris »). Même s’il est complexe de dater cette citation, l’ouvrage étant paru après la mort du moraliste, Chamfort renvoie ici à un rapport complexe de la France à l’esclavage (l’abolition de l’esclavage étant été votée en1794, après des révoltes dans les colonies). Quoi qu’il en soit, dans un contexte où l’esclavage n’existe pas, l’Europe ne peut se targuer de davantage d’humanité que les Amériques, car perdure un esclavage latent, celui de l’exploitation de la classe populaire.

Ce propos n’est pas sans écho avec certains discours politiques contemporains, même si l’Europe de Chamfort est un continent, et non une institution technocratique.