Propagande

Propagande

 

Vous trouverez ci-dessous le compte rendu d’une rencontre-débat sur la question de la propagande organisée par la SELP le 20 novembre 2015 à Lyon.

 

Séverine Antigone Marin (Université de Strasbourg / ARCHE) : « Du bon usage du concept de propagande en histoire. »

Les historiens s’interrogent depuis longtemps sur la pertinence du concept de propagande, auquel les acteurs sociaux ont parfois recours pour désigner leurs propres pratiques. Séverine Antigone Marin montre qu’en histoire, les débats portent essentiellement sur deux questions.

D’une part, il s’agit de distinguer propagande et manipulation. Les confondre conduit en effet à surestimer le pouvoir des propagandistes, en supposant de fait une inégalité entre l’émetteur du message et son récepteur. Les recherches les plus récentes, qu’elles portent sur les conseillers du prince sous l’Ancien régime, la diffusion des idées républicaines au XIXe siècle ou les régimes fascistes et totalitaires du XXe siècle, s’attachent au contraire à souligner le rôle actif des récepteurs dans le succès comme dans l’échec des entreprises de propagande. Elles révèlent aussi l’existence de propagandes « horizontales » (entre égaux) ou même de « bas » en « haut », comme dans le cas des esclaves chrétiens convertissant leurs maîtres païens au début de notre ère.

D’autre part, il s’agit de délimiter strictement le concept pour éviter d’appauvrir la signification des pratiques étudiées. Par exemple, les historiens d’art sont en général réticents à réduire les images du pouvoir à de la propagande, ce qui aurait pour effet d’occulter leurs autres dimensions – manifestation de la grandeur, souci de l’exemplarité, etc. Séverine Antigone Marin propose ainsi de restreindre l’usage du terme « propagande » aux pratiques rhétoriques ayant une visée à la fois didactique et pragmatique, proposant un programme détaillé tourné vers l’avenir. Il n’en demeure pas moins que la propagande inclut au côté de cette dimension rationnelle un élément de séduction, qui peut être plus ou moins important, associée à une forme de chantage émotionnel (par exemple la peur de l’enfer, de la défaite, du déclin). Peut-être les propagandes pourraient-elles être distinguées en fonction de la manière dont elles combinent ces trois éléments – raison, séduction, émotion ?

Pour conclure, Séverine Antigone Marin montre que la propagande est toujours susceptible de se dissoudre dans la marchandisation et le divertissement.

 

Caroline Ollivier-Yaniv (Université Paris Est Créteil / CEDITEC) : « Pourquoi différencier la propagande et la communication ? »

Cette question, Caroline Ollivier-Yaniv la pose aux acteurs gouvernementaux des démocraties occidentales, dont elle montre les efforts entrepris dès la fin des années 1950 pour défendre une nouvelle doctrine d’information d’État. Il s’agit alors de penser une « propagande démocratique », dégagée des pratiques totalitaires qui ont jeté le soupçon sur la parole publique.

Dans un premier temps, Caroline Ollivier-Yaniv revient sur la façon dont les acteurs gouvernementaux décrivent et justifient leurs pratiques communicationnelles : est progressivement élaborée la distinction entre la propagande (construite comme un interdit) et la communication, valorisée comme pluraliste, transparente et démocratique et construite comme une obligation. La différence entre propagande et communication renvoie ainsi à une conception normative de ce que devrait être la parole publique en démocratie. Aussi l’activité sociale (et discursive) de différenciation de ces deux catégorie est pertinente à étudier en tant qu’elle est significative de la position des acteurs sociaux (politiques, fonctionnaires, journalistes…) et en tant qu’elle manifeste le processus d’institutionnalisation, de spécialisation (voire de professionnalisation) de métiers et d’un secteur d’activités dans la division du travail politique – le secteur de la « communication publique ».

Dans un second temps, Caroline Ollivier-Yaniv propose un modèle d’analyse de la communication publique qu’elle qualifie d’intégratif et qui combine quatre caractéristiques : la communication est devenue une composante de l’activité politique, qui interagit avec ses autres composantes ou ses autres instruments (réglementation, coercition, allocation de moyens…) ; elle occupe une place centrale dans la mesure où elle est devenue une obligation et fait l’objet d’une spécialisation dans l’action publique ; elle se déploie dans un espace public conçu comme arène de circulation de discours publics différenciés et concurrents que le gouvernement moderne s’emploie à réguler ; elle apparaît enfin comme une nécessité de gouvernement dans les démocraties d’opinion.

 

Philippe Breton (Centre Universitaire d’Enseignement du Journalisme de Strasbourg / DynamE) : « Argumentation et manipulation au-delà de l’opposition raison/affect ».

Les attentats du 13 novembre 2015 à Paris ont conduit Philippe Breton à réorienter sa présentation sur la question du rapport entre la propagande violente et la mise en exécution des principes meurtriers qu’elle prône.

Dans un premier temps, il présente les résultats d’une réflexion en partie consacrée au livre de Christopher Browning : Des hommes ordinaires : le 101e bataillon de réserve de la police allemande et la solution finale en Pologne (1ère édition : 1992). Les « hommes ordinaires » dont parle Christopher Browning sont relativement indifférents à la propagande nazie mais se livrent pourtant aux massacres qui leur sont ordonnés. Leurs motivations sont en effet fondées sur la vengeance (se venger des adversaires de l’Allemagne mais aussi prévenir la vengeance que ces derniers ne manqueront pas d’exercer sur l’Allemagne en cas de défaite) et sur la solidarité interne au groupe, isolé dans un environnement inconnu et perçu comme hostile. Les « refusants », auxquels il a consacré un livre, ne sont pas tant mus par la raison (refus conscient de la propagande) que par l’empathie à la vue de personnes qu’ils ont du mal à identifier aux adversaires dangereux que la propagande leur a décrits. Dans un second temps, Philippe Breton en vient à la question du rapport entre la propagande de Daech et les tueurs du 13 novembre 2015 : là encore, c’est moins le message religieux porté par la propagande que l’appel à la violence qui séduit les terroristes, intégrés dans des groupes sectaires qui les coupent du reste de la société. S’appuyant sur les travaux de Norbert Elias, il fait l’hypothèse que le processus de civilisation conduisant à l’interdit du meurtre dans nos sociétés ne trouve peut-être pas d’échos chez certains individus, très tôt acculturés à la violence. Dès lors, le discours de Daech trouve des résonances chez ceux-ci. En témoigne le message de revendication publié par l’État islamique, accompagné d’un chant qui déconnecte le discours religieux de la légitimation de la violence, elle-même associée à la promotion d’une langue en rupture avec l’argumentation : « plus de polémique ni de philosophie ».

 

Pour approfondir :

Fabrice d’Almeida, « Propagande, histoire d’un mot disgracié », Mots. Les langages du politique, n°69, juillet 2002.

Philippe Breton, Une brève histoire de la violence, Paris, JC Béhar, 2015.

Caroline Ollivier-Yaniv, « Discours politiques, propagande, communication, manipulation », Mots. Les langages du politique, n°94, novembre 2010.

Emmanuel Taïeb (dir.), Propagandes en démocratie – Quaderni, n°72, 2010/2.

 

Les discussions, animées par Alain Rabatel (Université Claude Bernard Lyon 1 / ICAR) et Emmanuel Taïeb (Sciences Po Lyon / Triangle) ont été particulièrement riches. Nous présentons ici les pistes qui nous ont paru les plus fécondes.

 

  • Propagande et situation de communication

Pour une bonne analyse des campagnes de propagande ou communication, l’analyse fine de la situation de communication est indispensable : il faut étudier non seulement les idées émises, mais aussi la position des agents, les moyens linguistiques, institutionnels, les fins poursuivies, en un mot mettre en rapport des discours (plus ou moins dialogiques) et des pratiques. On observe des cas intéressants d’adaptation du message aux populations qu’on veut convaincre, qui entre souvent en tension avec le souci des propagandistes de ne pas gauchir leur message. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, la propagande implique toujours en pratique un certain bricolage.

 

  • Propagande et violence

Si le terme « propagande » est si dévalorisé aujourd’hui, c’est sans doute parce qu’il est désormais attaché dans l’imaginaire collectif à la capacité des régimes totalitaires à obtenir le consentement de leurs populations jusque dans la perpétration de crimes monstrueux. Mais les effets de la rhétorique propagandiste doivent selon Philippe Breton être relativisés : plus que le contenu du message, c’est la violence du discours qui séduit des individus pris pour une raison ou pour une autre (contexte de guerre par exemple) dans une logique de brutalisation.

Dans le cas du régime nazi, ne faut-il pas néanmoins tenir également compte de la lente préparation des esprits par les mutations de la langue elle-même ? C’est en tout cas l’hypothèse défendue par le journal de Victor Klemperer : LTI, la langue du troisième Reich.

 

  • Propagande et publicité

En démocratie, le terme « propagande » est utilisé pour disqualifier toute communication perçue comme manipulatrice. Ne faut-il pas y voir l’un des effets du recours de plus en plus fréquents aux techniques publicitaires ? Les rapports entre propagande et publicité sont néanmoins ambivalents, comme le montre avec beaucoup d’intelligence le film No de Pablo Larraín. Alain Rabatel nous met cependant en garde : il ne faut pas confondre le but de la propagande, qui serait de « mener quelqu’un là où il ne voulait pas aller », et les techniques employées à cette fin.

 

  • Propagande et pédagogie

Cette définition ne serait-elle pas aussi celle de la « pédagogie » ? Pour les utilisateurs de la notion, la distinction semble pourtant nette : d’un côté, la propagande vise à soumettre ses destinataires à une norme définie en dehors d’eux, en jouant des ressorts de la séduction, de l’autre, la pédagogie fait appel à la raison, avec pour objectif l’autonomie de l’élève. En pratique cependant, la frontière entre les deux notions est moins nette : un bon enseignant n’est-il pas celui qui sait séduire son auditoire ? Ne cherche-t-il pas aussi à lui imposer certaines valeurs ? L’usage politique témoigne d’ailleurs de la porosité entre les deux termes : lorsque l’opinion publique se montre réticente à une mesure, ne dit-on pas que le gouvernement aurait dû faire davantage « de pédagogie » ? Peut-être la différence serait-elle dans l’asymétrie consentie des interactants de la relation pédagogique tandis que l’asymétrie serait imposée dans la propagande dès lors qu’elle tend à faire accepter son message sans débat.

 

  • Propagande et démocratie

Aujourd’hui, le terme « communication » semble peu à peu gagné par la dévalorisation que « propagande » a connue au lendemain de la seconde guerre mondiale. Ne doit-on pas y voir le signe de la vitalité démocratique de nos sociétés, toujours plus enclines à se défier de la parole publique tout en manifestant une exigence croissante à son égard ? Comme le rappelle Caroline Ollivier-Yaniv, la communication est en démocratie une obligation pour les gouvernants, appelés à justifier leurs décisions. Mais, en bons démocrates, nous craignons toujours que leurs prises de parole ne soient pas assez honnêtes, pluralistes, transparentes… Nous contribuons ainsi à la fois à connoter péjorativement les termes de « propagande » et de « communication » et à définir les standards d’une parole véritablement démocratique.

Le rejet de la propagande nous interroge aussi sur notre rapport à la vérité : les propagandistes pensent détenir une vérité et n’acceptent pas qu’elle soit relativisée. Mais les contempteurs de la propagande ne font-ils pas eux aussi dans certains domaines allégeance à des vérités exclusives ? Une des questions fondamentales n’est-elle pas celle de la façon dont un régime démocratique peut amener des personnes adhérant à des vérités différentes à participer à un espace public commun sans se sentir niées dans leur identité ? Par ailleurs, la communication peut légitimement être rejetée lorsqu’elle vise non pas à faire émerger une décision commune mais à légitimer a posteriori une décision prise sans réel débat démocratique. Les citoyens que nous sommes n’attendent-ils pas désormais que la communication des pouvoirs publics ait pour finalité de construire un cadre délibératif plus que d’imposer des normes de conduite ?

 

Nous remercions vivement les intervenants et les participants qui ont fait de cette rencontre un moment d’échanges et de réflexions passionnant !