Prénoms

Les amateurs de comédies douces-amères se méfient à raison des interprétations directement politiques du « nom des gens ». Dans le film éponyme de Michel Leclerc, sorti en novembre 2010, Bahia Benmahmoud, bouillonnante jeune femme issue d’un couple franco-algérien, classait un peu trop vite à l’extrême droite le dénommé Arthur Martin, pourtant admirateur de Lionel Jospin… La même année, alors que le débat sur l’identité nationale battait son plein, Alexandre de La Patellière et Matthieu Delaporte abordaient frontalement la question du prénom dans une pièce à laquelle son succès vaudra d’être portée à l’écran, Le Prénom : l’intrigue décrit comment une famille manque d’éclater après qu’un de ses membres annonce par plaisanterie qu’il souhaite baptiser son futur enfant Adolphe, en référence au roman de Benjamin Constant ‒ aux oreilles des autres, Adolphe évoque insupportablement le Führer.

En France, l’officier d’état civil ne peut refuser un prénom ; mais s’il le juge préjudiciable et le signale, l’article 57 du Code civil autorise le Procureur de la République à saisir le juge aux affaires familiales. Peu de signalements concernent cependant des prénoms jugés politiquement incorrects : Adolf, Benito ou Francisco ne sont pas plus interdits qu’Oussama, prénom musulman fréquemment associé après le 11 septembre à Ben Laden.

Emboîtant le pas à Robert Ménard qui, après avoir illégalement fondé sur les prénoms le fichage confessionnel des enfants scolarisés dans sa commune (affaire révélée en mai 2015), proposait au printemps suivant de « réformer de l’état civil pour obliger à la francisation des prénoms » (Rendez-vous de Béziers, 27-29 mai 2016), Eric Zemmour offre une visibilité accrue à ces propositions. Le 31 mai 2016, il déclare ainsi sur RTL que la liberté de choisir les prénoms conforte un déterminisme pesant sur des populations déjà marginalisées : « appeler ses enfants Sue Ellen ou Mohamed, c’est un signe manifeste d’auto-ségrégation, qui permettra ensuite de se plaindre de la ségrégation que l’on subit ; c’est refuser consciemment ou inconsciemment de faire partie du peuple français. C’est nier la République, au nom des soi-disant valeurs républicaines  ». Pour conforter son propos, il cite la loi du 11 germinal an XI-1er avril 1803, abrogée le 8 janvier 1993 ; il l’escamote pourtant en suggérant qu’elle a « imposé des noms tirés du calendrier des saints  », alors qu’elle autorise « les noms en usage dans les différents calendriers [à commencer par le calendrier républicain] et ceux des personnages connus de l’histoire ancienne ». À la mention d’une autre décision impériale, le décret du 20 juillet 1808, qui imposait aux Juifs n’ayant « pas de nom de famille et de prénom fixes » d’en adopter rapidement, sans pouvoir choisir leur patronyme dans l’Ancien Testament, le chroniqueur préfère une hypothétique allusion à des « prénoms israéliens » qui, donnés aujourd’hui en France, présageaient de futurs exils. Cette position, réaffirmée sur France 5 dans l’émission C à vous le 6 septembre 2016, puis le 12 dans la matinale de LCI, s’articule désormais plus étroitement à la dénonciation d’une montée de l’« islamisme », alors que Zemmour assure la promotion de son dernier essai, Un quinquennat pour rien.

Avec encore plus de fermeté que Marine Le Pen dans Face à l’actu (M6) le 23 octobre 2011, Zemmour regrette que l’ancien président Nicolas Sarkozy ait donné à sa fille un prénom italien, et reproche à Rachida Dati d’avoir appelé la sienne comme sa défunte mère. L’eurodéputée avait elle-même souvent été réduite à son prénom. Le 27 février 2013, Valeurs actuelles donnait ainsi à voir « Rachida sans complexes ». Tout en s’efforçant de dissiper « la “légende Rachida” » bâtie par des médias avides de glamour, l’article brossait un portrait assez mondain de « cette atypique maire d’arrondissement née hors du sérail politique » ‒ formule euphémisante qui colorait d’orientalisme la prose journalistique. L’intéressée, sollicitée pour signer des autographes par des gens « qui scandent son prénom », est comparée à « une icône du cinéma américain ou une rock star de passage dans un palace parisien », celles-là mêmes qu’on désigne habituellement par leurs prénoms : Marylin ou Shakira. Aux mentions du seul prénom « Rachida », marquées par les guillemets (deux, en début d’article, puis deux citations respectivement empruntées à son « ex-ennemi Pierre Charon, sénateur de Paris » et à Nathalie Kosciusko-Morizet) succèdent sept occurrences sans guillemets. Rachida Dati n’est désignée que deux fois par son nom complet, alors que le prénom de Nathalie Kosciusko-Morizet n’est pas plus isolé que celui des hommes politiques évoqués dans l’article.

Que révèle ce type d’usage ? Les femmes politiques portant un prénom à consonance étrangère, comme Najat Vallaud-Belkacem ‒ déjà soupçonnée de dissimuler  ses véritables origines ‒, seraient-elles plus touchées ? La question fait débat, comme le soulignent certains commentaires postés sur le blog du sociologue Baptiste Coulmont, spécialisé dans l’étude des prénoms : un internaute constate que « Rama Yade ne se faisait appeler ni par son prénom seul, ni par son patronyme », ce que pourrait expliquer la brièveté de « l’ensemble prénom + nom », associée à la probabilité que l’usage du « patronyme seul causerait de nombreux hiatus » (22 novembre 2013, 14h38). Est-ce pour éviter un double hiatus que Ramatoulaye Yade a fait du diminutif un nom d’usage ? Ou pour en gommer l’origine musulmane (Rahmatoullah, parfois prononcé Ramatoulaye en Afrique, signifie « la miséricorde d’Allah ») ? Rapprochée des notations orientalistes appliquées à Rachida Dati (qui bénéficie elle aussi d’un patronyme court), cette hypothèse peut s’avérer fructueuse : « Rama » n’est en effet pas perçu comme un prénom « musulman », contrairement à « Rachida ». L’hypothèse autorise également une interprétation en termes sociaux : contrairement à Rama Yade, née au Sénégal dans une famille d’intellectuels aisés (son père était un proche du président Léopold Sédar Senghor), Rachida Dati, fille d’immigrés maghrébins modestes, se trouve fréquemment privée de son patronyme.

Faut-il plutôt voir dans cette réduction au prénom une marque de sexisme, de paternalisme, un instrument de minoration – et donc de décrédibilisation ‒ des femmes en politique, processus ancien (Simone Veil ou Arlette Laguiller en étaient déjà victimes), accentué par l’impératif de parité ? Nombre de femmes politiques ont signalé la banalisation de pratiques familières, allant du tutoiement à l’usage familier du prénom ; Roselyne Bachelot a dénoncé dans l’émission Le Grand 8 (C8, 27 mai 2015) la nonchalance avec laquelle Le Figaro  désacralisait la panthéonisation des résistantes Geneviève de Gaulle Anthonioz et Germaine Tillion dans un article intitulé « Geneviève et Germaine, au nom des oubliées de la Résistance » (27 mai 2015). Quand des candidats des deux sexes encouragent l’utilisation de leur prénom, journalistes et hommes politiques appliquent plus volontiers la consigne à des femmes (Hillary Clinton, par exemple) qu’à des hommes (Rudy Giuliani) ; il est vrai qu’on a pu parler de « Barack » (Hussein Obama), « Bachar » (El-Assad), ou « The Donald » (Trump, prompt à enfermer son adversaire dans des formules stéréotypées : « Hillary la crapule » fonctionne sur le modèle des attaques portées contre « Zola le Vénitien » ou « Zola le Génois » pendant l’Affaire Dreyfus, mais le prénom s’est substitué au nom).

Pour contre-exemples, d’aucuns ont avancé non seulement que certaines femmes politiques échappaient à la stigmatisation sexiste (Christiane Taubira, Christine Lagarde ou Michèle Alliot-Marie), mais aussi que toute une génération de femmes politiques avait converti le prénom en outil de « présentation de soi », du #jaichoisivalerie promouvant Valérie Pécresse lors des élections régionales aux campagnes de Ségolène Royal et de Marine Le Pen, nées Marie-Ségolène et Marion Anne Perrine. Leurs choix de communication illustrent ici la volonté de faire oublier un patronyme trop peu révolutionnaire et un prénom composé qui fleure bon la bourgeoisie ; là, de faire sa place dans une dynastie politique grevée par le père ‒ que, selon l’usage militant, les membres du Front national interpellaient souvent par son prénom. Comme Hillary Clinton, contrainte de se distinguer de son mari ou, dans une moindre mesure, « NKM », précédée de trois générations d’hommes ayant eu des responsabilités politiques), Marine s’est fait un prénom.

D’abord systématiquement rapprochée de son père (le 10 novembre 2003, Libération titrait « Marine : premier meeting sans papa », Marine Le Pen retourne le stigmate, et fait en sorte que ce qui aurait pu l’infantiliser l’humanise.

Après la rupture avec son père, celle qui a pris sa suite à la tête du FN parvient à s’autolabelliser, au point que l’imaginaire maritime associé à son prénom se substitue aux représentations fascisantes : après s’être composé une palette en accord avec son positionnement à l’extrême droite (le « bleu marine »), substitué des vagues sobrement géométriques à l’oriflamme qui formait le logo du FN http://www.lci.fr/elections/fn-que-signifie-cette-flamme-que-marine-le-pen-ne-veut-plus-voir-2001131.html, Marine Le Pen opte pour un matériel de campagne plus dépouillé, et personnalise son site www.marine2017.fr Elle est un individu plus que le chef d’un parti. Tout en revendiquant sa qualité de femme et de mère, Marine Le Pen échappe pourtant à nombre de stéréotypes ; elle les anticipe en fait pour mieux les renverser. À distance de la rhétorique virile – phallique, même ‒ des « lepénistes », ses partisans se disent « marinistes ».

Ces exemples témoignent d’une évolution vers une « ego-politique » (Christian Le Bart) favorisée par les médias. En France, Valéry Giscard d’Estaing a sans doute été l’un des premiers à jouer la décontraction, à rebours de la raideur solennelle du grand Charles, héros d’une autre époque. Dès le milieu des années 1960, il cherche à se rapprocher des Français, autorise ponctuellement les jeunes qu’il rencontre à l’appeler par son prénom ; La France moderne, l’organe de son parti, entérine cette habitude, à partir de ce soir de mai 1966 où « Giscard est devenu Valéry » alors qu’il s’adressait aux étudiants parisiens en droit. Quand, Président de la République, il s’invite à la table des Français, son prénom redevient à la mode dans les maternités. La stratégie a été payante, puisque la particule qui joignait son double patronyme s’est effacée, et que Giscard d’Estaing semble plus proche du peuple que François Mitterrand, qu’on ne surnomme pas encore couramment « Tonton »…

À l’ère des réseaux sociaux, de nombreux acteurs politiques cèderont à une forme de « pipolisation » qui entretient l’illusion de la proximité. Le protocole qui entourait jusqu’à présent les débats politiques publics s’est assoupli, probablement sous l’influence des pratiques nord-américaines, où le tutoiement, l’usage du prénom et même du diminutif n’ont rien d’incongru. Rares dans notre pays jusqu’aux années 1990, ces pratiques progressent rapidement ‒ Laurent Rouveyrol rappelle que lors des élections européennes de 1999, Dominique Voynet, « ministre de l’environnement en exercice », osait même appeler Daniel Cohn-Bendit par le diminutif qui lui avait servi de nom de guerre : « Dany ». Le 13 octobre 2016, le premier débat en vue de la primaire de la droite et du centre confirme une évolution des échanges ; à lui seul, le minutage serré des échanges n’explique pas que les candidats aient constamment recours au prénom, que ce dernier témoigne de l’intimité de leurs relations, de stratégies « populistes » de positionnement, ou vise à déstabiliser les concurrents . Bruno Le Maire, le plus jeune des candidats, en quête de « style », s’adresse à tous par leur prénom. Une familiarité que n’excusera pas Ghislaine Joachim-Arnaud, secrétaire générale de la CGT Martinique, dans L’Émission politique du 20 octobre suivant : « Vous permettez ? Je vous appelle monsieur Le Maire, je me permettrais pas de vous appeler par votre prénom. Non monsieur. Vous m’appelez madame Joachim-Arnaud, mais vous ne m’appelez pas Ghislaine. Je ne suis pas votre amie. Vous êtes dans un camp, je suis dans un autre ».

Sarah Al-Matary