Intérêt général

Qui, parmi nos politiques, ne se réclame pas de l’intérêt général ? Depuis la Révolution française, défendre l’intérêt général est en effet la raison d’être de nos représentants, désignés par la nation pour gouverner selon ses intérêts. « Intérêt général » supplante alors « bien commun », marqué du sceau de la religion : ce dernier est déterminé en dehors des individus qui doivent suivre les prescriptions divines, tandis que l’« intérêt général » doit sans cesse être redéfini à partir des volontés et des besoins de l’ensemble des citoyens[1].

L’« intérêt général » dans les discours politiques

C’est en ce sens que les signataires d’une tribune publiée en octobre 2016 ici ou en appellent à « l’intérêt général » pour défendre une conception ouverte de la famille, qui prenne acte de « la réalité des familles ». Citant à l’appui de leur thèse une enquête de l’INSEE sur la diversité des foyers et un sondage de l’IFOP démontrant la faveur dont jouit dans l’opinion publique la défense des droits des couples homosexuels, ils adossent ainsi l’intérêt général à l’intérêt du plus grand nombre, dans la double acception du terme intérêt : « avantage personnel » et « attention à ce qui est jugé important »[2].

La plupart du temps pourtant, l’intérêt général est dissocié de l’intérêt du plus grand nombre et présenté comme devant au contraire transcender voire contrecarrer les intérêts particuliers, fussent-ils de la majorité. Il est alors plus conforme à la culture politique française qui depuis Rousseau et surtout la Révolution française affirme que l’intérêt général ne se réduit pas à la somme des intérêts particuliers. Un tour d’horizon des sites internet des partis politiques le confirme : en ce mois de novembre 2016, l’intérêt général est opposé aux « intérêts de quelques uns », aux « lobbies », mais aussi aux « corporatismes et [aux] individualismes », aux « considérations politiciennes », aux « ambitions personnelles et [aux] rivalités subalternes », ou encore, dans le discours du Front national surtout, au « communautarisme ». Il doit même conduire parfois à « rompre avec les humeurs changeantes de l’opinion ».

Dans le débat public, l’intérêt général est ainsi essentiellement défini en creux, par ce qu’il n’est pas : la victoire des intérêts matériels d’une partie du corps social au détriment de l’ensemble ou la subordination du destin du pays aux manœuvres partisanes. Il naît d’un effort pour s’arracher à ses intérêts propres, les sacrifier si besoin pour promouvoir les intérêts de tous. L’adjectif « général » semble alors renverser la valeur de l’« intérêt » qu’il qualifie puisqu’il suppose en réalité du « désintéressement », autrement dit une capacité à ne pas agir par intérêt (matériel ou financier), ou plus précisément à « négliger ses intérêts propres pour servir ceux d’autrui » (Trésor de la langue française).

À cet égard, il est indissociable d’une posture morale, que l’on s’attribue à soi-même ou que l’on conteste chez autrui. Il s’agit tour à tour et parfois simultanément de construire en discours un ethos de grandeur, de hauteur de vues, d’élévation morale, et de disqualifier l’adversaire en le montrant incapable de se hisser au niveau qui devrait être le sien.

Qui peut / doit dire l’intérêt général ?

L’intérêt général déborde cependant largement la question de l’éthique politique. Parce qu’il est un principe fondamental de légitimation du pouvoir, il joue un rôle considérable dans le système juridique français[3]. C’est en effet au nom de l’intérêt général que l’État déclare agir, en particulier lorsque ses décisions sont susceptibles de léser des droits et des libertés individuels. Dans cette perspective, il ne suffit plus de le définir négativement, par opposition aux intérêts particuliers : il faut démontrer positivement que l’atteinte à des intérêts individuels est justifiée par l’avantage qu’en retire la collectivité.

Dans cette perspective, l’intérêt général n’a plus l’évidence que les acteurs politiques semblent parfois lui attribuer. En témoignent les conflits suscités par les grands projets « d’intérêt général », du barrage de Sivens à l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, en passant par la définition des tracés des autoroutes ou des voies ferrées. Qui peut alors dire l’intérêt général ? Et selon quelle légitimité ? Celle des élus au suffrage universel ? Des experts brandissant leurs savoirs et compétences ? Des riverains en appelant à leurs usages du territoire ? Des citoyens au nom de leur engagement ?

Ces interrogations sont au cœur du récent documentaire de Sophie Metrich et Julien Milanesi, L’intérêt général et moi (2016). Elles ont aussi suscité l’attention des chercheurs, dont certains, comme Jacques Chevallier, appellent à refonder l’intérêt général, qui ne peut plus être l’apanage de l’État mais doit s’ouvrir à la société, grâce à des procédures participatives[4]. Il ne semble plus possible aujourd’hui de laisser l’intérêt général aux mains de l’État ni de le définir contre les intérêts particuliers. Autrement dit, c’est le caractère étatiste et moniste de l’intérêt général qui est remis en cause, parce que contraire aux libertés individuelles ou, pour reprendre le vocabulaire de Pierre Rosanvallon, « illibéral »[5]. Mais quelle forme la co-construction de l’intérêt général entre État et société civile doit-elle prendre pour que l’« intérêt général » ne devienne pas le masque de l’« intérêt du plus fort » ? La question de l’arbitrage entre les diverses contributions à l’intérêt général – de l’État, des collectivités territoriales, des associations, des syndicats, des entreprises, etc. – reste entière.

Chloé Gaboriaux

[1] La tension entre « intérêt général » et « bien commun » n’a pourtant pas disparu, comme le souligne cette question d’une lectrice de La Croix : « les hommes politiques parlent de l’intérêt général, l’Église du bien commun. Est-ce la même chose ? »

[2] « Intérêt », in Alain Rey (dir.), Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires Le Robert, tome 2, p.1860.

[3] Conseil d’État, Réflexions sur l’intérêt général, rapport public 1999.

[4] « Intérêt général », DicoPart, juin 2013, en ligne.

[5] Fondements et problèmes de l’« illibéralisme » français, Académie des sciences morales et politiques, 2001, en ligne.