Corps

N. Sarkozy, en dénonçant de manière récurrente les corps intermédiaires a attiré l’attention sur celui-ci et donné une fréquence lexicale inusitée à ce terme, qui était tombé en désuétude. Plus globalement, le lexème corps a une longue histoire en français, comme dans le lexique politique.

Le terme corps remonte au même étymon indo-européen °krp- que groupe, et entre en 881 dans la langue française par emprunt au latin corpus[1]. Sa structuration sémantique est la suivante :

  1. corps, cadavre,
  2. chair du corps (métonymie du contenant pour le contenu),
  3. individu (métonymie de la partie pour le tout),
  4. ensemble d’objets ou d’individus.

Cet emprunt a été favorisé par l’Église (avec l’expression corpus christi) et la médecine, deux domaines s’exprimant en latin. Le 4ème sens est également latin et vient de corpus juris, titre original du Code Justinien. En français, il sert à désigner l’organisme humain, est peu à peu appréhendé sous trois aspects différents qui reprennent globalement la structuration sémantique de son étymon latin :

— par synecdoque de la partie pour le tout, il devient une représentation de l’individu,

— par synecdoque du tout pour la partie, il représente le tronc, l’abdomen,

— par métaphore, car le corps représente un ensemble organisé d’organes, il renvoie à toute organisation à caractère plus ou moins structuré.

Le corps humain, considéré sous ses différents aspects (anatomique, matériel, visuel, comme une métonymie de l’être humain, par opposition aux biens matériels, par opposition à tête, du point de vue de sa motricité et de ses activités, en tant que centre de la sexualité) entraîne l’articulation de différents sens dans lesquels se répartissent les acceptions spécialisées :

  • Élément-unité clairement délimité : marine (corps flottant, corps morts) ; justice (corps certain; corps du délit) ; religion (corps du christ ; en tant que la substantialisation de Dieu) ; anatomie (« élément anatomique présentant une relative indépendance liée à sa constitution cellulaire, sa fonction ») ; médecine (corps étranger) ; astronomie (corps céleste, corps planétaire).
  • Partie (centrale ou principale) d’une chose : marine (corps d’un bateau, corps de voile) ; héraldique (corps d’une devise) ; philosophie, psychologie et religion (vs âme) ; typographie (corps d’un caractère) ; anatomie (« partie centrale ; principale de certains os, muscles ou organes ») ; botanique (corps ligneux) ; architecture civile et militaire (corps de logis, corps de bâtiment, corps d’une place) ; technologie (corps de poulie, corps de charrue, corps de pompe…).
  • Ensemble (unitaire) : biologie (« ensemble des parties matérielles des êtres vivants organisés ») ; marine (corps de voilure) ; justice (corps de preuves); religion (corps de l’Église, corps du Christ (en tant que l’ensemble des chrétiens) ; sociologie (corps social, corps professionnel, corps enseignant, etc.) ; politique (corps constitué, corps judiciaire, etc.) ; architecture militaire (corps de place) ; art militaire (corps d’artillerie, corps d’infanterie, etc.) ; chimie et physique (« ensemble inorganique de molécules » (TLF)).

On constate un balancement incessant entre les trois sens qui s’articulent autour de la notion d’élément-unité, puisque l’on passe de la partie à l’ensemble. Ce point est remarqué dès 1606 par Nicot dans son dictionnaire (1606) :

Corps, m. Corpus, Duquel il est fait par syncope. L’Italien dit Corpo, et l’Espagnol Cuerpo, De la mesmes source, et se prend pour la totale contexture mortelle, de ce qui est animé, le corps de l’homme, le corps du cheval. Et par translation, pour le total d’une communauté, le corps d’une ville, de la Cour de parlement, Ciuium omnium ordinum collectio, Praesidum, assessorum, scribarum, apparitorum omnium conuentus. Selon ce on dit la Cour marcher en corps, quand tous les officiers d’icelle marchent de compagnie, ou la plus part representant le tout. Curiae corpus procedit. (Thresor de la langue françoyse tant ancienne que moderne).

 

Ainsi, dans les acceptions courantes, le corps peut être considéré autant comme la représentation de l’individu que comme une de ses parties (vs tête), ou encore comme l’ensemble des individus ayant quelque chose en commun. C’est également le cas au sein d’une langue spéciale (en anatomie, le terme peut désigner une partie d’un organe ou un organe jouissant d’une certaine autonomie). Ce phénomène est particulièrement marqué dans quelques expressions comme corps de voile (« chacune des voiles principales d’un navire » (TLF))/corps de voilure (« ensemble des voiles du navire » (TLF)); corps d’une place (« la place (…) considérée, abstraction faite de ses dehors » (TLF)/corps de place (« ensemble des ouvrages constituant l’enceinte continue de la place » (TLF)) corps du Christ (substantialisation de Dieu/ensemble des chrétiens).

Également présent en latin, le sème saillant /matérialité/ s’articule en français et en latin avec le sème /relation du tout à la partie/ (particulièrement souligné par les délimitations oppositionnelles très nombreuses : corps vs âme, corps vs tête, corps vs biens, corps vs vêtements).

Le moyen anglais a adopté le mot corps dans le sens 1, puis, plus tardivement, « division militaire » (1711) et « ensemble de personnes appartenant à la même organisation ou agissant dans le même but » (1730)) qui a évolué en corpse (« corps vivant » (1707), « cadavre » (moyen anglais), « corpus » (1651), « fondation » (1580)). Durant cette période, beaucoup de dérivés (corporal, corporality, corporate, corporation, corporature, corpulence, corpulent, corpus) apparaissent. Cependant, corps et corpse seront rapidement supplantés par body, issu de l’ancien haut allemand potah, et qui possède une structuration sémantique très proche du nom français corps.

L’anglo-normand adopte le sens /groupe social/ vraisemblablement dû à l’acception religieuse « ensemble des chrétiens » pour l’expression corps du christ/corps de l’église dès le 13ème siècle, et la fin de celui-ci pour le sens de « ensemble organisé de personnes » (TLF), suivi de quelques décennies (1434) en français. En effet, le sens ensembliste français, anglo-normand et latin sous-tend la notion d’organisation : une collection d’objets, d’individus, est appréhendée comme un ensemble unitaire, un corps, dans la mesure où elle est structurée par des liens, quels qu’ils soient, à l’image du corps humain, ensemble organisé d’organes, d’os, de muscles. De fait, le sens politique apparaît rapidement après, reprenant le latin cicéronien corps de nation, signifiant aussi nation :

  • Corps politique (1585)[2]
  • Ensemble des citoyens considérés en tant qu’ils exercent des droits politiques (TLF).
  • Groupe organisé intervenant de façon active et suivie dans la vie politique d’un état (Trésor de la Langue Française Informatisé).

Durant le 17ème siècle, le terme corps est progressivement utilisé pour désigner divers ordres (corps de la noblesse, corps du clergé) ou assemblées (corps du parlement, corps de ville) et apparaît l’expression corps législatif. Il se disait déjà des corporations de métiers depuis le milieu du 16ème siècle (corps des marchands, corps de l’Université). Ces corps furent trois fois l’objet de décisions d’interdiction : en février 1776, ils, furent supprimés par Turgot, recréées en août 1776, puis abolis par la loi Allarde en mars 1791,et en juin 1791 par la loi Le Chapelier[3], dont le but est d’interdire les associations ouvrières[4]. Il convient de noter que ces corps ne portent pas encore le nom de corporation, emprunté à l’anglais en 1530, lui-même venant du latin médiéval corporatio (corporatio civitatis en 1442). Mais jusqu’au 18ème siècle, le terme ne désigne que les institutions anglaises spécifiques[5]. C’est seulement à partir de ce siècle qu’il prend en français le sens général de « corps à statut juridique », appliqué plus spécifiquement aux métiers. Il est donc particulièrement intéressant de noter que le mot est anachronique par rapport à ce qu’il désigne puisque lorsqu’il entre dans la langue française, les corporations n’existent plus.

Le terme corps prend alors quant à lui une grande fertilité lexicale et permet de former des syntagmes spécialisants. La Constituante, très influencée par Montesquieu qui avait inauguré le paradigme avec la création de l’expression corps intermédiaires (L’esprit des lois, 1748), poursuit cette démarche lexicogénique :

  • 1789 : corps constitués (Sieyès, Qu’est-ce que le Tiers état?);
  • 1785 : Corps électoral. (Condorcet)
  • 1792 : Corps social (Mirabeau (1790) cité par Saint Just).

 

Les articulations entre le singulier (le corps législatif, le corps électoral) qui rassemble les individus en une unité totalisante, et le pluriel (les corps constitués, les corps intermédiaires) qui représentent des groupements nombreux et diversifiés correspondent à la logique globale de structuration sémantique du terme.

 

Valérie Bonnet

 

[1] Bréal Michel. « D’où vient le mot latin corpus », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 50ᵉ année, N. 4, 1906. pp. 268-274.

[2] Rappelons qu’il est utilisé par Hobbes, dans le De corpore politico (1655), mais aussi le Léviathan (1651).

[3] Loi abrogée par le vote de la loi Waldeck Rousseau (21 mars 1884) qui a autorisé les syndicats.

[4] Voir « Les corps intermédiaires », Alain Chatriot, Claire Lemercier, in Vincent Duclert et Christophe Prochasson. Dictionnaire critique de la République, Flammarion, pp.691-698.

[5] Corps politique ou communauté civile (municipale par exemple) à qui une charte ou patente royale donne le droit de posséder un sceau et de jouir sur son territoire des mêmes droits qu’un particulier (1734) (Trésor de la Langue Française Informatisé).