Commun(e)(s)

Mettre en commun : les mots du collectif aujourd’hui

 

Pour la rencontre 2016 de la SELP qui s’est tenue le 11 juin à la Charité-sur-Loire, nous avions choisi de réfléchir au mot « commun » et aux autres mots du collectif. La vitalité de cet ensemble lexical semble en effet s’être affirmée ces dernières années, à mesure que déclinaient certaines formes d’organisation collective (partis, syndicats), et qu’émergeaient d’autres expériences collectives : les plus médiatisées (Nuit debout, zones à défendre) suscitent des réactions très polarisées, d’autres passent plus ou moins inaperçues. Mais le mot « commun » est souvent au cœur de ces expériences, sans que son sens ou ses enjeux soient toujours clairs. C’est pourquoi nous avons voulu étudier ses emplois, ainsi que ceux de mots du même champ sémantique. Nous présentons ici une synthèse de nos échanges. Vous trouverez les documents et les  références évoqués ici.

1.Un mot chargé d’histoire

Pierre Fiala (Université Paris Est Créteil) a retracé le parcours du mot « commun » qui apparait dans le plus vieux texte français, les serments de Strasbourg (842) :

Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro comun salvament, d’ist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo (…)

« Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et notre salut commun, dorénavant, dans la mesure du savoir et du pouvoir que Dieu me donne, je prêterai secours à mon frère Charles ici présent (…) »

Souvent associé au nom « bien », l’adjectif « commun » figure alors dans deux expressions différentes :

Le bien (Bien) commun : parfois avec majuscule, sans pluriel, est une expression nominale définie, avec l’article défini à valeur unique, désignant une notion abstraite (comme le Mal, le Beau, le Juste, le Destin) partagée par la, ou une communauté humaine.

Un ou des, les biens communs : singulier ou pluriel, désignent une ou des ressources  concrètes disponibles sans exclusive, qu’elles soient naturelles, (l’air, l’eau, le soleil, l’espace, la lumière, la nuit, le vent, le froid, le chaud, le silence, le chant des oiseaux…) ou humaines, (les langues, l’écriture, les voies de communication…) mais qui font parfois l’objet d’appropriations, licites ou illicites.

Le mot « commun » a pour étymologie le préfixe latin « cum/com », ensemble, avec, et le nom « munus », cadeau, charge, fonction (les magistrats élus avaient entre autres responsabilités celle d’offrir sur leurs propres deniers des jeux au peuple). Il partage cette origine avec deux autres mots fréquents eux aussi :

schema1

Le mot figure dans un ensemble d’expressions partiellement lexicalisées, c’est-à-dire figées :

ADJECTIF

Commun accord, 1248

Droit commun, 1283

Cause commune

Vie commune, 13ème

Nom commun, 13ème

Lieu commun, 1595

Faire bourse commune

Dénominateur commun, 16ème

Sens commun, 1690

Maison commune, « mairie »

Bien commun,   14ème (nombreuses attestations chez Oresme)

 

SUBSTANTIF

Le commun, 1160 « assemblée communale », « personnes non nobles d’une ville »

En commun, début 12ème

Le commun des janz, 1172 (« des mortels »)

Homme du commun, 1636

Hors du commun, 1690

Les communs, 1704 « bâtiment de service »

Pour Alain Rey, l’idée centrale du mot commun est celle d’appartenance partagée, allant de deux personnes à un ensemble, socialement majoritaire, s’opposant à privé, personnel, individuel  et se rapprochant de public, idée illustrée par Du Contrat social : « Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale. »

Le mot connaît des emplois mélioratifs et d’autres péjoratifs, « commun » devenant synonyme de « vulgaire » ou « banal ».

                                            Le bien commun

On peut repérer trois moments dans la laïcisation de la notion :

Le Bien commun: fondement de la pensée scolastique ; notion philosophico-théologique élaborée par Thomas d’Aquin sur la base de l’Ethique d’Aristote : pilier moral de la société religieuse médiévale et de l’Ancien régime.

Le(s) bien(s) commun(s): on peut repérer comme étapes de l’évolution du concept  les luttes pour les commons anglo-saxons (terrains communaux qui fournissaient du bois, des pâturages, à tous et assuraient la subsistance des paysans sans terre) contre la privatisation des enclosures, l’intérêt général, fondement de la Révolution bourgeoise, les biens collectifs du communisme, objet de la Révolution prolétarienne.

Biens communs et Bien commun, notions revendiquées tant par le catholicisme social que par le progressisme laïque, sont repensées et articulées dans le cadre des théories écologiques, économiques, juridiques récentes, sous l’influence du monde numérique, mais aussi des luttes dans les pays du Sud contre la privatisation de l’eau et l’accaparement des terres.

2.Le mot « commun » au début de la IIIe République

L’épisode de la Commune, qui a profondément divisé les Français, rend très difficile de penser le commun dans un contexte où la République naissante peine à s’affirmer face aux ambitions de restauration monarchique. La laïcisation rend le terme disponible à gauche, voire à l’extrême gauche, comme le montre le développement du terme « communisme ». Mais « commun » peut renvoyer tantôt à la notion de lien social entre tous les citoyens, tantôt au partage concret des ressources.

C’est ce que le travail d’Aude Dontenville-Gerbaud (Université Paris Est Créteil) a montré à propos des orateurs des débuts de la IIIe République. Dans les années 1871-1899, les partis au sens actuel n’existent pas encore. Les syndicats sont autorisés en 1884. La « question sociale » – la protection sociale des ouvriers, la répartition des bénéfices entre le capital et le travail – se pose de façon plus aigüe avec le développement de l’industrialisation. Mais les mouvements socialistes sont très divers et divisés sur le rôle de l’État, des institutions municipales et sur la question de la propriété. Dans ce contexte, on peut distinguer un commun de droite, fondé sur les références religieuses, un commun des républicains de gouvernement fondé sur la souveraineté nationale, et un commun des socialistes, qui, souvent, ne se réclame pas de la Commune – La Guerre civile en France de Marx ne sera lu que tardivement par les socialistes français – mais d’un désir de répartition plus juste des richesses nationales. Trois citations illustreront la complexité de la notion de « commun » à cette époque.

Pour Charles Floquet, républicain de gouvernement, le bien commun, c’est « la souveraineté nationale », « le droit souverain pour la nation de se gouverner elle-même », symbolisé par le suffrage universel :

« Notre union, au contraire, se fonde sur une chose qui ne peut pas disparaître, c’est la volonté de défendre en commun notre bien commun : la souveraineté nationale. (Oui ! oui ! Applaudissements unanimes.) Nous avons renoncé, nous, à ce qu’il y avait de moins bon dans nos habitudes ; habitudes que nous avaient fait contracter les longs siècles de lutte pendant lesquels nous avons été obligés de marcher contre tous les despotismes, de nous armer en guerre, d’être intraitables, inconciliables, irréductibles, d’employer, au besoin, la violence et la force, pour introduire dans ce pays le droit souverain pour la nation de se gouverner elle-même. Mais aujourd’hui nous possédons ce bien commun, pour la conquête duquel nous avons tant lutté, nous avons le suffrage universel, et alors nous avons renoncé à toutes les violences nécessaires dont se composa dans le passé notre héroïsme. » (« Discours aux électeurs du XIe arrondissement de Paris », 4 octobre 1877)

Jules Guesde, créateur du Parti Ouvrier en 1879, rapproche la Commune de Paris des communes franches médiévales, et regarde avec méfiance cette expérience de « communalisme » qui, selon lui, et contrairement au communisme, ne remettait pas en cause la monopolisation des avantages sociaux par la bourgeoisie :

La vérité est qu’il ne s’agissait pas, en 1871, de communisme, mais de commune – ce qui est bien différent ; et que, «linguistiquement » parlant, la commune affranchie, libre, maîtresse de ses écoles, de sa police, de son budget, de son armée et de son administration, ne fait, ne peut faire de ses défenseurs – défenseurs à coups de fusil et à coups de bulletins – que des communalistes.

Autant, en effet, le mot de communisme épouvante à bon droit notre bourgeoisie qui monopolise les avantages sociaux et n’entend « mettre en commun » que les charges sociales – impôts de sang et d’argent, que la noblesse d’avant 89 acquittait seule, au moins sous la forme de sang – autant le mot de « commune » n’éveille ou ne devrait éveiller chez elle que d’heureux et grands souvenirs.(« La Commune de 1871 », La Révolution française, Classiques français du socialisme, 1879, p.6-7)

Le libéral Maurice Bloch s’est, lui, intéressé à la Commune et à la « conservation des biens communaux » comme moyen de garantir la cohésion sociale, l’accroissement de la production dût-il en pâtir.

Résumons notre opinion personnelle. Au point de vue économique, c’est-à-dire en n’engageant que l’accroissement de la production, on ne peut que recommander le partage ; au point de vue politique, au contraire, on doit insister sur la conservation des biens communaux. Une propriété commune est un lien de plus, et il faut garder précieusement tout ce qui peut ajouter à la cohésion des populations. Il est des circonstances où l’on doit faire des sacrifices matériels en faveur d’un résultat moral. (1896, Petit dictionnaire politique et social, Paris, Perrin et Cie)

On voit sur ces trois exemples combien, à cette époque, les référents et les valeurs attachés au mot  « commun » et à ses dérivés sont fluctuants et révélateurs de tensions politiques.

3.Le mot « commun » et les partis européens (1979 -2014)

Ronny Scholtz (Université de Warwick) a procédé à l’analyse lexicale des programmes électoraux des partis ayant eu au moins un élu au parlement européen depuis le début des élections européennes (1979) jusqu’à nos jours, et cela dans trois pays, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France. Il s’est appuyé sur des logiciels de traitement assisté par ordinateur pour analyser l’emploi du mot « commun(e) (s) » (français), « common » (anglais), « gemein » (allemand) et des mots dérivés. Le résultat se présente sous la forme de graphiques. On constate que l’emploi de l’adjectif et de ses dérivés décroit de façon assez similaire dans les programmes des trois pays. Cela est dû tout d’abord, pour la période 1984-1990, au passage de l’expression « Communauté économique européenne » à l’expression « Union européenne » pour désigner l’ensemble des pays associés et à la disparition de l’expression « Marché commun », autrefois employé comme synonyme courant de CEE. La disparition du mot « communisme » après l’effondrement du mur de Berlin contribue aussi à la décrue. Mais on observe aussi sur le long terme la diminution des expressions « politique commune », « institutions communautaires », « sécurité commune ». Peut-être est-ce dû à la perte de confiance des électeurs dans les institutions européennes, et au désir des partis nationaux de ne pas trop mettre en avant ce fonctionnement communautaire.

schema2

Si l’on se limite à la France, dans le détail, on observe que les différents partis français font un usage différencié du mot : certains le sur-utilisent par rapport à la moyenne[1], faiblement pour le Nouveau centre, le Parti communiste[2], l’Union pour la démocratie française, fortement pour l’UMP, tandis que d’autres le sous-utilisent, faiblement pour Chasse, pêche, nature et tradition, le Front National, Lutte ouvrière, plus nettement pour Debout la République, le Front de Gauche, le Nouveau parti anticapitaliste, et encore plus nettement pour les Verts. Plutôt que d’un manque d’intérêt pour les questions relatives au commun, on peut penser que la sous-utilisation correspond à une méfiance plus grande vis-à-vis des institutions communautaires de la part de partis souverainistes ou anti-capitalistes.

[1] Les barres de l’histogramme sont alors orientées vers le haut, et dans le cas contraire vers le bas. Les chiffres positifs ou négatifs correspondent aux scores mesurant la spécificité de l’usage du mot dans les programmes du parti considéré.

[2] Dans ce cas, c’est simplement le mot « communiste » qui explique l’augmentation de la fréquence.

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Les partis sont rangés dans le graphique par ordre alphabétique : Chasse, pêche, nature et tradition, Debout la République, Front National, Front de Gauche, Lutte ouvrière, MPF, Nouveau centre, Nouveau parti anticapitaliste, Parti communiste, Parti des radicaux de gauche, Parti socialiste, RPF, Union pour la démocratie française, UDI-Modem, UMP, Verts.

                                                   Commun/public

Depuis les années 2000, on observe également que les mots « public(s) » ou « publique(s) » voient leurs emplois augmenter mais, là encore, il ne faudrait pas en conclure hâtivement à un regain d’intérêt pour la notion. En effet les contextes montrent qu’il est question de protéger les « services publics », de maintenir les « investissements publics », ou de développer le « partenariat public-privé ». La situation est plutôt celle d’un affaiblissement des services publics et d’une position défensive de ceux qui entendent les préserver contre leur éventuelle privatisation.

4.« Faire société » et autres expressions néologiques pour dire le collectif

Sylviane Rémi-Giraud (Université Lyon 2) s’est intéressée à des expressions qui se sont développées récemment pour dire le collectif.  Outre l’expression « lien social » bien entrée dans les mœurs, on relève trois familles d’expressions :

  • avec l’adverbe ensemble, les verbes nominalisés « le vivre ensemble », « l’être ensemble »
  • avec le nom « commun », « du commun », « l’en-commun », « les communs », « créer du commun »
  • avec le verbe faire + nom sans article : faire citoyenneté, faire communauté, faire corps médiateur, faire démocratie, faire Église, faire famille, faire famille recomposée, faire culture commune, faire France, faire nation, faire orchestre pour faire société, faire paroisse, faire partage, faire pays, faire paysage, faire proximité, faire quartier, faire réseau, faire religion, faire socialité, faire société, faire société ensemble, faire société commune, faire ou refaire société, faire solidarité, faire solidarité ensemble, faire universalité, faire université, faire village, faire ville, faire ville durable, faire ville ensemble, etc. ; Faire art comme on fait société (titre d’un ouvrage collectif paru en 2013 aux Presses du réel).

Voici quelques exemples relevés sur Internet (certains d’entre eux aimablement transmis par Claude Boisson)  de ces emplois néologiques :

Le questionnement, qui émerge dans deux des ateliers, sur la place de l’humain, du lien social et/ou le capital social comme ressource des communs, ouvre plusieurs questions sur la définition de la ressource et du commoning. Est-ce que la ressource est indispensable pour faire exister les communs ou bien est-ce que l’action de l’en-commun, de la mise en commun, suffit à créer du commun ?

Cette crise où les institutions sont contestées et les individus fragilisés par la perte de repères, pose à nouveaux frais la question du rôle de l’éducation populaire pour faire société autour de principes qui fondent notre « vivre ensemble ».

Sur un versant plus social, c’est-à-dire celui qui mobilise essentiellement les ressources non monétaires de la réciprocité et de l’autoproduction, vont se développer des formes d’utilité sociale ou « sociétale » porteurs de lien social et du « faire ou refaire société ».

Le temps de l’impérieuse nécessité de faire société pour construire une issue démocratique à une crise inédite.

François Hollande a parlé en Président de la République en demandant aux Français de « faire nation » pour refuser ensemble le décrochage productif.

Faire France, intégrer, la police et la gendarmerie sont des institutions républicaines, elles ont un rôle essentiel dans le domaine de l’intégration : faire vivre partout le pacte républicain. Vous êtes les cadres de la police et de la gendarmerie. C’est à vous, en tant que chefs, de  veiller à valoriser ces femmes et ces hommes placés sous votre commandement afin que toutes et tous donnent le meilleur d’eux-mêmes. Et je sais combien ils sont prêts à cela.

                       Les noms collectifs qui suivent le verbe « faire »

La signification des mots qui expriment le collectif repose sur une matrice sémantique commune qui comporte quatre traits principaux :

  • un trait humain : importance du groupe et identité spécifiée ou non de ses membres ;
  • un trait locatif : lieu occasionnel ou fixe ;
  • un trait temporel : rassemblement durable ou non durable ;
  • un trait relationnel : la nature de la relation ou du lien qui unit les membres du groupe.

Ces mots expriment une tension entre les deux notions de pluralité et d’unité. C’est le trait relationnel, qui peut être plus ou moins fort, qui permet à une pluralité d’individus d’accéder à l’unité du groupe.

Il y a des mots de sens très général (ensemble, groupe, etc.), des mots qui appartiennent à des domaines plus spécifiques, comme le domaine social (classe, caste, catégorie, syndicat, corporation, amicale, mutuelle, etc.), le domaine politique (parti, front, peuple, nation, Etat, patrie, etc.), le domaine religieux (confrérie, congrégation, etc.), le domaine économique (entreprise, start up, trust, multinationale, etc.), le domaine des activités de loisir (club, patronage), le domaine du sport (équipe, etc.), etc. Certains mots n’appartiennent pas à un domaine spécifique mais ont des emplois largement ouverts, comme association, collectivité, communauté, société, union, etc.

                           La construction et le sémantisme de « faire »

L’absence d’article devant les noms qui suivent « faire » vide le nom d’un référent concret : le nom ne renvoie plus qu’à la notion et forme un tout avec le verbe. « Faire la nation » suppose un projet politique précis, et se situe plutôt au début de la constitution de la nation. Quand on dit « ces rois qui ont fait la France », on fait allusion à la construction progressive du royaume de France. En revanche, « faire société » ou « faire France » suppose, nous semble-t-il, que locuteur et récepteur sachent déjà ce qu’est la société et ce qu’est la France, et qu’il ne s’agisse plus que d’actualiser ce potentiel latent, de se conformer à un idéal type. Mais implicitement de tels énoncés supposent que cet idéal type manque de concrétisation. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’expression apparait à l’infinitif, dans des contextes où un énonciateur énonce une nécessité ou un objectif, et rarement dans des énoncés qui constateraient que tel ou tel groupe « fait société » ou « nation ». L’expression renvoie donc à la fois à un idéal que tous sont censés connaitre et au besoin d’incarner cet idéal.

Si l’on compare ces expressions avec des expressions anciennes formées avec faire + nom sans article, on constate que le verbe « faire » comporte une ambigüité sémantique intéressante : dans « X fait peur/honte à Y », X introduit en quelque sorte la peur/la honte dans l’esprit de Y. Mais dans « X fait front/face/corps », X constitue un front, présente sa face, forme un corps uni face à un Y qui n’est pas forcément nommé et qui est à l’origine de la réaction de X. Dans le premier cas, le verbe « faire » entre dans une construction transitive mettant en relation un agent et un patient, mais dans le second, « faire » est synonyme de « constituer, former », et l’objet du verbe est une émanation du sujet. Dans les expressions néologiques « faire société », « faire nation », on est bien dans  ce cas : l’agent est invité à se conformer à son essence en formant société, en devenant nation, pour résister à un danger implicite. On peut supposer que c’est la capacité du verbe « faire » à exprimer à la fois l’agentivité par excellence, et la transformation de soi – « faire le fou », « faire le malin » – qui explique le succès de ces expressions qui, tout à la fois, placent les destinataires du discours en position d’acteurs et les invitent à incarner un idéal collectif en se transformant eux-mêmes, en devenant plus solidaires. Mais la référence à un idéal type masque la conflictualité potentielle de différents projets au profit d’une homogénéité supposée acquise alors qu’elle devrait faire l’objet d’une construction. Le succès de ces expressions peut donc indiquer un remplacement de l’appel à la délibération politique par une injonction morale aussi consensuelle que vague.

Notons enfin que dans la base Factiva, on recueille pour la presse nationale française 895 occurrences de « faire société » depuis 2002 et une dizaine seulement d’occurrences de « faire République »[1], cela depuis 2006, et toujours dans des contextes liés à l’intégration des immigrés. En voici un exemple significatif :

Le drame français véritable, dans cette élection, est constitué par ses [ceux de Marine Le Pen] 19 % face aux 11 % du Front de gauche. On sait où se situe la différence : pour elle, l’immigré reste l’ennemi. Pour nous (je me compte dans ce nous), il est celui avec qui il faut faire société, faire république, faire peuple. Et peuple souverain. (François Taillandier, L’Humanité, 3 mai 2012)

 La République apparait donc comme un modèle intégratif, alors que la société comme construction commune apparait comme un idéal en manque d’incarnation.

[1] La recherche n’a porté que sur l’expression à l’infinitif.

5.Conclusion

Ces enquêtes révèlent un sentiment de difficulté à faire du commun et en même temps une forte aspiration à créer un commun qu’on voudrait renouvelé, plus horizontal, plus ouvert, qui serait à distance à la fois de l’État et du marché, et qui désignerait la construction par les citoyens de leurs propres conditions de vie. Le mot « commun » comme les expressions « faire société » ou « lien social » semblent porteurs d’une capacité de mobilisation collective mais leur définition est floue, et de ce fait, ouverte à un travail de définition, qui est précisément ce qu’on peut attendre d’un fonctionnement démocratique. Mais il existe un risque qui consisterait à les employer de façon incantatoire en faisant comme si leur sens était partagé par tous et univoque. Ces mots désirables peuvent indiquer en effet une difficulté à penser la conflictualité inhérente à toute société, et un désir naïf de consensus faisant l’impasse sur les tensions qui traversent l’espace social. Leur emploi révèle également une perte de confiance dans la capacité de l’État à défendre l’intérêt général, notion qui, elle, semble avoir disparu du langage politique alors qu’elle a longtemps été le synonyme du « bien commun ».